La route c'était le plus beau métier du monde. Pour moi c'était mon job, mon sport, mon hobby, mes vacances, etc. Ma vie en somme, et même ma compagne. A cause d'elle j'ai perdu plusieurs fiancées, mais celle qui me manque vraiment, c'est elle, la route. J'ai arrêté l'inter en 1994. Si le métier n'avait pas tant changé, je serai mort derrière mon volant. Rien ni personne ne m'aurait fait descendre de ma cabine. J'aimais rouler sur les nationales et départementales sous un ciel étoilé, ou sous les branches des arbres pleines de givre qui me faisaient une voûte de glace au dessus de ma cabine que les phares faisaient briller de milles reflets. J'aimais traverser la nuit les villages endormis avec leurs monuments et châteaux tout illuminés, suivre la route qui traverse un champ de colza en fleur et qui ondule au grés des collines, admirer les étendues de neige à perte de vue, les différents paysages suivant les régions et les saisons. J'aimais m'arrêter faire le plein dans une station sympa, que le pompiste me servait en discutant le bout de gras et me payait le jus, m'arrêter au relais, rencontrer des collègues et raconter des conneries en mangeant. Reprendre la route avec un gars que j'avais rencontré dans ce relais, tout en continuant à déconner à la CB, Et puis quand on devait se quitter c'était dur, car le gars était super sympa. Des fois j'avais la chance de le revoir sur ma route. Combien de gars ont a croisé nous les routiers, que l'on a jamais revus ? Seul reste de bons souvenirs, en espérant que eux aussi se souviennent... J'aimais changer mes vitesses, entendre mon camion rugir dans les côtes, voir ma semi se déporter dans les virages et la suivre au rétro avec toutes ses lumières alignées, regarder mon camion tout allumé se réverbérer dans les vitrines des magasins, entendre la pluie crépiter sur le toit quand j'étais dans la couchette, voir les flocons de neige qui s'écrasaient sur mon pare-brise. J'aimais aussi rouler sans regarder la montre, m'arrêter quand j'avais la "panne de paupières" (Si je pouvais), rouler très tard la nuit et me poser dans un parking sous les arbres à côté d'une petite rivière, et quelques heures après me réveiller avec le soleil et les oiseaux qui chantent. Mon pare-brise était comme un écran de cinéma, où tant de belle choses défilaient. La route c'était la liberté, seul comptaient les heures de chargement, déchargement, ferry-boat, etc. Pour le reste je faisait comme je voulais. Je décidais de mon itinéraire, de l'heure et de l'endroit où je voulais m'arrêter, de la musique que je voulais écouter et si je la voulais à fond ou non , si j'avais envie de causer à la CB, etc, etc. Et tout ça sans avoir de chef sur le dos. Ca c'était la route. Je bossais en me faisant plaisir. Je jouissais de chaque moment et de chaques élément qui constituait ce boulot. Il y a eu de mauvais moments c'est sûr, mais en comparaison du plaisir que me procurais ce métier, ce n'était vraiment rien, sans compter qu'avec la passion, on accepte même les inconvénients. J'ai arrêter de rouler car j'ai trop aimé ce métier pour accepter ce qu'il est devenu. Ces enfoirés de flics qui prennent les routiers pour cible, ce ralentisseur de merde, ces saloperies d'autoroutes, le GPS, tachygraphe, le trafic, la mentalité de certains chauffeurs actuels, les automobilistes, médias, populations, politicards, etc., etc., etc., qui crachent sur les routiers et les camions. Ca je ne peux pas le supporter.
J'ai été obligé à contre coeur de reprendre la route au mois d'aout 2008 suite à une série de tuiles qui me sont tombée dessus (Perte de mon boulot, chômage, problèmes avec la famille, les amis, les autorités de ma ville à la con, etc, etc).
Je savais que c'était devenu grave, mais c'est encore pire que ce que je pensais...
Il y a des autoroutes, des giratoires, des déviations partout. Des connards autant en voiture qu'en camion en pagaille. Les interdictions de doubler, de circuler pour les P.L. ont poussés comme des champignons, c'est une horreur. Sans compter le pire, le limiteur de vitesse. Pour une merde, s'en est une magnifique...
Bref, je ne suis pas du tout content d'avoir repris le cerceau, mais dans notre société actuelle, pour se recycler, il faut vraiment être blindé de diplome, sinon, en tant que chauffeur, on est vraiment prisonnier de notre tas de tôle.