Mon Parcours ...

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Etant d'une nature optimiste qui frôle l'inconscience, je prends la vie du bon coté. J'ai tellement vu de souffrances durant mes dix ans d'ambulancier, que je relativise tout. Un peu trop pour ma compagne.

J'ai eu la chance de pouvoir monter ma société de transport.

Après un licenciement pour maladie (hernies discales), je quitte le monde de la santé en piteux état. Allongés sur le dos pendant des mois. Obligé de me déplacer à quatre pattes. Après ces mois de galère, je rencontre un copain qui fait de la messagerie en moins de trois tonnes cinq. Il m'explique comment faire pour monter ma boite. Je fais deux ou trois transports avec lui. Ca me plait. Bon ben, on va essayer.

Ne désirant pas me fâcher avec quiconque, je vous passerai le parcours du combattant pour créer une entreprise en France… D'autres l'ont fort bien décrit.

En octobre 1998, la SARL est créée. Je décroche enfin le sésame : le fameux K-Bis et le code Naf 602 M.

Je commence avec un fourgon Mercedes Sprinter de 120 CV (une connerie en messagerie, 80 CV suffisent largement). Et je fais des tournées de messageries. Mais je m'aperçois bien vite que je ne travaille que pour le Smic. En débutant tous les jours à 4h00 pour terminer à 20h30 avec plus de 70 clients sans compter la ramasse. Séverine me remplace le samedi matin pour que je puisse me reposer. Je passe l'essentiel de mes week-ends à dormir.

Fin 1999 je lis une annonce dans l'Officiel du Transport : « Cherche affrétés en fourgon de moins de 3.5 T pour courses internationales. » Un coup de fil, un rendez-vous et hop ça roule !  De plus, l'affréteur se trouve à Etupes c'est à quelques kilomètres de chez moi. On me propose dans le même temps, de prendre une tournée supplémentaire. Séverine se propose de reprendre mes tournées. Elle demande une disponibilité à l'hôpital.

En attendant, je prends un chauffeur et j'achète un Vito. Je lui montre le boulot durant deux jours et je le lâche seul le lundi.

Ma première course express, je m'en souviens comme si c'était hier :

Daniel m'appelle le lundi matin : « Salut, tu parles espagnol ? »

Moi : « Ben non, mais je peux me débrouiller ! »

Daniel (après un silence qui me paraît une éternité) : « Ok, tu vas charger chez Faurecia à Valentigney et tu descends à Irun chez Argitrans ! »

Moi : « Oui d'accord, c'est pour quand ? »

Daniel : « Tout de suite, et tu descends dans la foulée ! Je t'envoie le fax. Tu as les adresses dessus. »

J'attends mon fax, et je pars chez Faurecia charger deux containers de pots d'échappements. Puis c'est la descente en Espagne. Arrivé chez Argitrans, on me vide tout de suite et on recharge un fourgon espagnol pour la destination finale. J'apprends mes premiers mots de Castillan. Je me suis déjà fait un copain. Javier (prononcez Ravière !) à qui je voudrais rendre hommage !

C'est un ancien chauffeur de la grande époque espagnole (l'après Franco). Il a tracé sa route à travers toute l'Europe et le Maghreb au volant de son Pégaso.

Il est cassé de partout. Il a abandonné à regret sa cabine contre un bureau de responsable chez Argitrans. Il faisait peur à tout le monde. Il parlait fort et ses coups de gueules étaient mémorables ! En voyant que j'essayais de comprendre l'espagnol, je faisais des efforts contrairement à d'autres, il s'est pris d'amitié pour moi.

Plus d'une fois, nos relais se sont terminés chez lui. Sa femme nous faisait à manger à n'importe quelle heure ! Des gens vraiment biens. Je crois que sont eux qui m'ont fait aimer l'Espagne.

A chaque fois que je descendais, c'est à dire pratiquement toutes les semaines, il vérifiait mes progrès en Espagnol, et m'apprenait de nouveaux mots. Très vite, quand il avait nos affréteurs en ligne il demandait :  « D'accord, oune rélais à tres hores, mais tou m'envoie Félipe ! »  Nous étions connus comme Laurel et Hardy. C'était Javier et Félipe ! Hasta la vista companero !

Après une bonne nuit de sommeil, retour à la maison. A peine arrivé à Beaune, qu'on m'appelle.

Daniel : « Tu es où ? »

Moi : « Je rentre, je suis à Beaune, je prends l'A36 ! »

Daniel : « Ouais… Tu vas tout de suite chez Faurecia où tu es allé la dernière fois et tu demande des containers pour Coventry ! »

Moi : « Heu… Coventry en Angleterre ? »

Daniel : « Ben oui, c'est pas au Maroc ! »

Moi : « Ok, toujours dans la foulée ? »

Daniel «  Bien sur ! Je te réserve le Shuttle. Donnes moi ton immat ! »

Moi : « Le quoi ? »

Daniel : «  Le Shuttle, l'Eurotunnel si tu préfères ! »

Moi : « Ah d'accord ! »

Et je suis reparti pour Coventry…

A la fin de la semaine, j'étais cassé de partout. A l'époque je n'avais pas de couchette. Je dormais sur les sièges. Et quand on mesure 1.80m pour une largeur de cabine de 1.73m c'est dur !

Mais quelle satisfaction de voir ce que j'avais gagné ! Le prix de ces deux transports équivalait à plus de quinze jours de messagerie !

Poussé par mon affréteur, j'ai commencé à embaucher plusieurs chauffeurs (coef 150 M) et à acheter des véhicules. Séverine gérait les tournées de messageries et moi, je roulais avec mes trois chauffeurs en inter… Puis à la suite d'emmerdements sur les tournées de messagerie, (appel d'offre annuel, coûts toujours plus bas, mise en concurrence avec d'autres collègues, etc…) j'ai « péter un fusible ». Je suis monté à Mulhouse au dépôt. Après une âpre discussion avec le chef d'agence, j'ai retiré immédiatement mes trois tournées. Depuis le temps qu'il me disait :  « Vous êtes trop cher ! J'ai trouvé quelqu'un d'autre… » et bien là, il avait l'occasion de faire rouler ce quelqu'un d'autre. Nous avons réorganisé tout ça. Séverine et les chauffeurs de tournées sont passés sur des courses en régional. A cette époque c'était vraiment bien de rouler. Nous étions une vingtaine de petits patrons (avec plus ou moins de chauffeurs) à rouler 24h sur 24 pour le même affréteur. Pas de concurrence, les prix étaient les mêmes pour tous. Une saine ambiance de camaraderie s'était installée. On s'entraidait. Il faut dire qu'il y avait énormément de travail. Sur le trajet Sochaux – Irun, il y avait 12 départs par jour ! Idem sur Coventry et sur le reste de l'Europe. Je ne vous parle pas de Poissy, Sandouville, Lyon, Batilly, etc… Le responsable du bureau était un type bien. Mais malheur à celui qui refusait une course…

Puis ce fut les attentats du 11 septembre. J'étais sur le ferry quand j'ai appris la nouvelle. Tout le monde était collé sur l'écran de télévision. Le boulot à commencé à ralentir sérieusement et la mise en place des temps de conduite pour les –3.5 t n'a pas arrangé les choses. Mes chauffeurs sont partis les uns après les autres. Certains la larme à l'œil (hein Bruno !) et je me suis retrouvé seul avec Séverine.

Nous avons continué les deux, en tirant un peu le diable par la queue, nous avions englouti nos économies pour la sauvegarde de l'entreprise. Elle continuait à faire du régional et moi de la grande distance. Nous étions retombés à zéro.

Sur la vingtaine de collègues du début, seul quatre entreprises ont survécu. Elle m'accompagnait assez souvent quand il fallait deux fourgons. Elle a fait Vigo, Liverpool, Milan, l'Allemagne. Je ne pourrais jamais assez la remercier. Car elle n'était pas destinée au transport. A force de travail et d'économie, nous avons pu nous refaire une santé financière.

En 2006 sa disponibilité étant terminée, elle réintègre l'hôpital. Pas facile au début…

Je reste seul à rouler. Et je suis très heureux comme ça ! Je reçois régulièrement des propositions pour reprendre des tournées de messagerie. Mais ce sera toujours NON !