Lucien et son pain quotidien

par Bill d'Isère

 

3 heures du matin : dans une zone industrielle à l'éclairage blafard orangé qui donne un teint chiasseux, même à un ministre de la santé. Un réveil sonne produisant sur les neurones endormis de Lucien un effet identique à celui qu'eut été engendré par un taré aux commandes d'un Boeing le 11 septembre 2001 à New York.

Lucien cherche à tâtons l'interrupteur de l'éclairage intérieur de la cabine de son camion. Une lumière intense jaillit, lui arrachant un œil au passage. « N'a-t-on pas idée de mettre des ampoules aussi puissantes dans une veilleuse de couchette ! »

Visiblement, l'usine agro-alimentaire, fleuron de notre P.I.B. et de la balance extérieure de la France, ce qui nous permet de compenser légèrement le déficit budgétaire et ainsi continuer à entretenir le prestige de la Nation qui tient, entre autre, à un porte-avion en panne, quelques voyages présidentiels avec footings télévisuels et aux nids de poules dans la chaussée de la zone industrielle, n'est pas encore ouverte, lui interdisant donc l'accès aux chiottes, à la douche ainsi qu'à la machine à café, symbole de convivialité des masses laborieuses.

Tant pis, Lucien met en route. La radio diffuse les infos de la nuit listant les morts des dernières 24 heures. D'abord par lots pour les plus lointains : 24 en Irak, 12 en Afghanistan et seulement 6 au Darfour. Peut mieux faire ! Puis en détaillant un peu pour les nôtres, sur nos routes, là on donne sexe et âge. Mais bon c'est de chez nous, c'est normal. Avant de finir la liste macabre par quelques célébrités complètement oubliées et dont on se foutait éperdument la veille encore alors que l'annonce de leur trépas finalement émeut.

Puis vient l'inventaire des petites phrases politique assassines qui n'ont jamais donné à bouffer aux crèves-misère, ni allégé les marteaux piqueurs des ouvriers et encore moins fait en sorte que les kilomètres que parcourt Lucien fassent moins de 1000 mètres.

Lucien calcule dans sa tête les temps de conduite et les temps de pauses à la con mais obligatoires, ceux qui l'ont obligé à commencer sa nuit hier à partir de 16 heures 30 et le font se lever si tôt aujourd'hui. Il décide de rouler 4 heures 30 d'affilée et de prendre les 45 minutes de coupure obligatoires à l'heure du grand rush sur les routes pour aller prendre une douche et boire un café dans une station service…

Le grand rush de 8 heures, c'est sa hantise à Lucien !

Tous ces blaireaux qui ne savent pas conduire ni se conduire, qui ont la haine des camions et passent leur temps à gueuler en vous gratifiant parfois d'un doigt d'honneur. « Ah putain, si je pouvais en attraper un, une fois, une seule fois… »

Mais Lucien, tout en regardant son pare brise se désambuer lentement, se demande si ces cadres moyens en Laguna et autres commerciaux en Clio qui d'ici quelques heures auront l'insulte gratuite et abondante, accompagnée d'un incivisme digne d'un lycéen de banlieue, imaginent que leur sandwich de midi est peut-être parmi les 18 palettes de bouffe qu'il transporte aujourd'hui, le Lucien.

Et parmi eux, combien peuvent penser que la tranche de jambon du sandwich qu'ils boufferont sans quitter des yeux l'écran de leur dieu ordinateur portable wifi intégré s'appelait «cochon » il n'y a encore pas très longtemps et vivait en Roumanie avant de venir se faire égorger en notre belle Bretagne pour y être transformé ensuite en ce délicieux jambon dextrosé et E-cent-douzé, mais sans poly-phosphate je vous prie, dans une charcuterie industrielle ressemblant plus à une raffinerie qu'à l'étal d'un gros pépère tout couperosé, vous demandant «y en a un peu plus, je vous l'mets quand même, ma p'tite dame ? », avec un crayon à papier sur l'oreille ?

Oui, Lucien, il se demande si à travers tous ces cravateux encostardés et aux études poursuivies tel un clandestin camerounais sans relâche ni pitié, il y en aurait un seul qui prenne le temps de s'attendrir sur la dure vie de la vache qu'on trait sans répit ni repos, tant que l'être suprême, c'est à dire le bouseux, du fin fond de sa Lituanie natale lui prêtera vie, sans l'envie de la bouffer, pour exporter son lait jusqu'en Finlande afin qu'un chimiste fou en extrait la matière grasse pour en faire une poudre qui après un périple containérisé savamment orchestré entre camions, bateaux et péniches permettra la fabrication d'un ersatz de pur fromage de Hollande fabriqué, comme il se doit en Espagne et dont l'apport d'un dérivé de caoutchouc brésilien mélangé avec un déchet de plastique polonais donnera couleur et texture au produit fini que l'on retrouvera par dessus la feuille de cochon Roumano-Breton, entartiné entre deux tranches d'un truc que l'étiquette sur la Cellophane emballant l'insulte gastronomique ose appeler «pain ». Composé d'un agglomérat contenant essentiellement les balayures d'une minoterie ukrainienne tchernobylisée mélangées aux sous-produits d'une usine chinoise de meubles de cuisine en contre-plaqué, le tout agrémenté aux rabs de sel que les DDE ne répandent plus sur les routes depuis qu'un ministre de l'équipement, du logement et de quelques autres conneries que son incompétence notoire englobe, soucieux du denier public eut décidé que les heures de déneigement devaient être harmonieusement réparties sur l'année afin d'éviter le dispendieux payement d'heures supplémentaires durant la période hivernale et que son chef de cabinet, qui n'en est pas pour autant dame pipi, mais un bon fonctionnaire zélé, à l'intelligence développée par maintes années de somnolence sur les doux bancs de l'E.N.A. crut bon d'amender par une circulaire classée secret défense, précisant qu'il serait judicieux pour l'avancement au mérite des chefs de centre que ces derniers confient prioritairement les tâches de déneigement aux vacataires nettement moins bien payés qui remplacent estivalement les titulaires durant leurs congés.

Lucien, tout en constatant dans son rétroviseur que son camion fume un peu noir lorsqu'il augmente le rythme de la mécanique pour obtenir un chauffage plus rapide, se pose toujours des questions.

Il se demande si, tout à l'heure, sur le périphérique de la quelconque mégapole où il doit livrer ses produits alimentaires que, pour votre santé, vous devez accompagner de 5 fruits et légumes par jour tout en limitant l'apport d'aliments gras, sucrés et salés, il y aura des futurs consommateurs de la daube qu'il véhicule parmi ceux qui seuls au volant de leur 3 litres HDI montrent du doigt son pot d'échappement à lui, qui se doutent que depuis l'explosion de Sévéso, l'emballage des sandwiches est fait à Bhopal, afin de préserver la santé des occidentaux, tout en permettant le développement économique d'un pays émergeant dont on se fout royalement.

Ben oui, au final, Lucien se demande à travers tous ces pékins qui se plaignent qu'il y a trop de camions sur leurs routes à eux combien ont conscience que pour constituer le morceau de cholestérol insipide qu'ils vont ingurgiter à midi sans même le regarder, après s'être plaints qu'il n'y a pas de place devant chez l'Arabe au coin de la rue pour se garer, alors du coup, il fallut faire les 300 mètres à pieds pour aller y acheter leur déjeuner (eh oui, c'est comme ça qu'ils appellent ça) combien donc parmi eux ont conscience qu'il aura fallu que des dizaines de camions parcourent des milliers de kilomètres sur les routes de tout le monde et qu'un pauvre con de routier a dû se lever à 3 plombes ce matin !

Mais après tout, se dit Lucien, le transport de ce vecteur de maladie cardio-vasculaire, éradicateur de la civilisation qui vit naître Homo Enarco-Ministrus n'est jamais que le turbin qui lui assure son pain quotidien à lui. Et Lucien, tout en se calant bien au fond de son siège sourit en se disant que son pain quotidien à lui, à midi, il le trempera dans le jus d'un bœuf bourguignon chez la Mère Bidule, le resto routier où il a ses habitudes. Il se dit aussi que dans ce jus là, il n'est pas près d'y voir tremper les cravates d'un des consommateurs des denrées périssables non recyclables autrement qu'en étrons puants, qu'il transporte !

Sur ce, Lucien desserre les freins et part avec le sourire aux lèvres livrer son pain quotidien.

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