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Pierre à crubilles

par Bill d'Isère

 

En ce matin de février, nous étions, mon père et moi, occupés à trier les panouilles de maïs (nous prononcions encore mayesse à l'époque). Mon oncle Pétrus était venu "donner la main".J'étais en vacances ce qui, pour moi, signifiait que les journées de travail ne seraient pas entrecoupées par le passage à l'école.

Depuis le lever du jour, il nous fallait vider le séchoir à maïs tout en mettant de coté les plus beaux épis. Nous prenions les panouilles une à une. Les plus belles étaient mises dans les corbeilles d'osier (les « crubilles ») qui normalement servent à la vendange et les moins jolies étaient jetées dans le tombereau. Nous les livrerions à la coopérative avant d'aller déjeuner. Celles mises en corbeilles seront "dégrénées" à la veillée et les grains donnés aux poulets vendus aux "Lyonnais" dans l'été.

Ce travail harassant par les grands froids qui sévissent dans le Dauphiné en cette période de l'année me déplaisait au plus haut point, ne comprenant pas l'intérêt de passer des jours entiers à trier ces fichus maïs !

Vers 9h30, nous retournions à la maison casser la croûte. Ce jour là, Mémé avait sorti le reste du « sabodet » de la veille, froid avec une vieille moutarde : c'était le p'tit Jésus en culotte, comme elle te disait ! Mon père et l'oncle buvaient un verre de Noa pour faire glisser. Le froid et la fatigue aidant, je me mis à ronchonner en disant "Vaut mieux être un poulet, lui il a le bon grain, tandis que nous on vend le Gamay et on boit le Noa". Il faut dire que le vin fait avec le Noa était un vin qu'on disait "à 3 mains" : deux pour se tenir à la table et une pour tenir le verre !

Mon oncle Pétrus, surpris de ma rébellion lâcha "Ben mon cadet ! T'es ben le p'tit cousin de Pierre à crubille !". Mon père tenta de m'expliquer que le bon grain permettait d'avoir des beaux poulets et que de vendre le bon vin permettait d'avoir un peu plus d'argent. Du haut de mes 14 ans, je dois bien dire qu'il me semblait nettement plus intelligent de boire notre bon vin et de manger nos beaux poulets tout en vendant les "équevilles" (saletés, poubelles).

De retour au pays du "sourire", la bise (vent du nord) ne nous accueillit pas très chaleureusement. Mon père n'avait pas desserré les dents depuis le casse-croûte. Mon oncle Pétrus me demanda "Tu sais qui c'était Pierre à crubille ?". Mon regard interrogatif lui fit comprendre que je n'en savais rien…

"J'm'en vas t'expliquer" me dit-il en clignant de l'œil en direction de mon père. Tout en se remettant à trier ces satanés mayesses, il commença sa narration.

« Pierre à crubille était cousin de la famille du temps de ton grand père. On était cousin, on ne sait plus de quand ni de pourquoi, mais on était cousin, même si on ne cousinait presque pas. Il habitait le château aux Grandes-Serves. C'était un pauvre hère, habillé de multiples couches de vêtements troués, il était resté vieux garçon. Comme son surnom l'indique, il était vannier, il fabriquait des paniers, des corbeilles (crubilles) et il taillait des ustensiles en bois, des cuillères, des spatules etc ...

Mais il était surtout réputé pour la mauvaise qualité de ses productions. Ses corbeilles et ses paniers étaient pas assez serrés, il ne tassait pas l'osier. Du coup, ses objets n'étaient pas rigides tandis qu'il taillait les ustensiles dans du bois blanc ou dans du tilleul. Ce sont des bois qui ne « duraient » pas !

Tant et si bien que ce qu'il vendait … ne durait pas ! Au début de sa carrière, il travaillait bien mieux mais, avec le temps, il se laissait aller à faire un mauvais travail.

Un jour que ton Grand'Pa lui faisait une remarque, Pierre à crubille lui expliqua que c'était une "téchenique" moderne de fabrication que lui avait inspiré la lecture d'un article de journal qui parlait d'un certain Henri Ford dans les Amériques : il fallait produire vite et le moins cher possible. Ainsi, il s'enrichirait rapidement, ainsi il pourrait retaper son château qui menaçait ruine mais qui n'était en fait que les restes d'une ferme fortifiée. « ça » lui permettrait aussi de se trouver une femme en devenant riche.

Le Pierre à crubille augmentait chaque jour les cadences, mettant en œuvre de moins en moins d'osier dans ses paniers, achetant des bois de plus en plus tendres pour tailler ses couverts. Il passait de plus en plus souvent pour proposer ses productions par les villages alentours.

Pendant quelques années, les gens furent bien obligés d'acheter à chacune de ses visites, puisque rien ne durait. Les corbeilles à vendange étaient bonnes à brûler dès leur première saison finie et les cuillères cuisaient avec la soupe ! Mais Pierre à crubille était bien obligé de baisser les prix puisque les acheteurs râlaient en voyant le travail...

Une année, que l'automne ne voulait pas venir, les vendanges n'étaient pas encore faites avant le 14 septembre, jour de la vente des bêtes à la foire de Beaucroissant depuis plus de 700 ans. Les gars du village avaient rassemblé quelques bardèles (vieilles vaches) à vendre. Ceux qui furent du voyage rentrèrent avec de belles corbeilles pour les vendanges à venir. Ces corbeilles et paniers ne souffraient pas la comparaison avec les produits de Pierre à crubille !

D'année en année, la tradition s'installa. Au point que, tout les ans, le Marius mettait son autocar à la disposition des candidats au voyage jusqu'à Beaucroissant, ce qui à l'époque était une aventure ! Peu à peu, le cousin à crubille voyait chuter sa production. Les gens qui lui achetaient quelque chose le faisaient plus par pitié que par nécessité mais lui ne parlait que de sa fortune à venir et des réparations de son château qui lui permettraient d'épouser une jolie femme tombée sous le charme du richissime industriel qu'il deviendrait sous peu, grâce à ses méthodes venues des Amériques ! 

Un sale matin, comme aujourd'hui, on retrouva le cousin Pierre à crubille mort dans son lit. De froid ou de faim, on ne sait pas, peut être un peu des deux.

Il faut dire que de sa maison il ne restait pas grand-chose : le lit était dans ce qui devait avoir été une grange dont un mur était tombé. Autant dire qu'il couchait dehors...

Les restes du château se sont effondrés depuis. Il ne reste plus aujourd'hui qu'un pan de mur et une tour.

Voilà qui était Pierre à crubille, lui qui fabriquait des paniers avec plus de trous que d'osier, lui qui rêvait de sous et ne voyait pas s'échapper ses deniers !

2007

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