Quand j'étais gône, mon oncle Pétrus me racontait cette histoire parfois le soir quand, toute la famille rassemblée autour de l'âtre, nous enlevions les bogues des noix des soirées entières.
C'était le soir du 14 juillet en 11 ou en 13, quelques années avant la Grande Guerre. Mon oncle Pétrus à cette époque était journalier pour les paysans de la région. Comme tous les ans, il attendait avec impatience le 15, date à laquelle il était de tradition de commercer les moissons du blé dans la plaine de Lyon.
Depuis le matin, les patrons nettoyaient les greniers, préparaient les chevaux ... Pétrus, lui, affutait sa faux avec application, il n'était pas question de s'arrêter de faucher dans la journée pour ça ! Le patron voudrait faire vilain !
Mais voilà que les journaliers qui venaient de Genas où les moissons avaient commencées à la saint Thomas, comme toujours depuis que le monde est monde, arrivaient pour le bal du 14 et se faire embaucher pour le lendemain. Ils montèrent directement prendre un pot chez la Nanette. Les gars racontaient qu'il faisait un de ces orage sur Azieu quand ils sont partis. "Ben boudiou, heureusement qu'on a tout moissonné depuis hier, parce qu'avec le vent qui fait ce putain d'orage, ça emmènerait les grains directement au Bon Dieu, sans le passer par le boulanger avant !".
Les quelques patrons qui étaient là s'inquiétèrent de savoir l'orage si violent pas loin. La mère de la Nanette, l'Ernestine, qui perdait parfois les pédales dressât un doigt vers le ciel en disant "quand l'orage d'Azieu prend la route des Balmes, il avance aussi vite qu'un homme à cheval"...
A ces mots, les patrons sortirent voir le ciel, inquiets pour leurs récoltes. Le grand soleil laissait place à de gros nuages noirs portant la menace d'une catastrophe imminente. Les patrons se grattaient la tête. Fallait-il attaquer les moissons immédiatement ? Ceux qui avaient traîné les galoches toute la journée n'étaient pas près et pour pas que ce soit le dit étaient contre, les autres, pour . Surtout ceux chez qui les journaliers étaient déjà réservés pour le lendemain.
Pendant que la conversation battait son plein. Claudius, le père du Marie , qui était un roublard de première, s'éclipsa discrètement. Il descendit voir Pétrus qui prenait le frais à la fontaine avec mon oncle Francisque, qui est mort au chemin des dames. Il y avait là aussi mon grand père Jean et celui qu'on appelait "l'Aventure" parce qu'il partait des semaines entières sans savoir où il allait, alors on disait qu'il partait à l'aventure... Dius leur dit "l'orage monte, ça risque de tomber cette nuit. Il faudrait commencer tout de suite, vous êtes prêts ?".
Pétrus qui préférait bien aller au bal qu'au "chagrin" comme il disait lui répondit "non, je raterai pas un bal pour 18 sous de l'heure !". "Et si je t'en donne 20 ?" lança Dius comme un défi. Francisque, dont le toit du château lui tombait chaque jour sur la tête par petit bout de lose répondit "C'est parti patron !". Mon grand père ne put réprimer l'envie de lui dire "espèce d'âne, il fallait demander plus !"... Mais il était trop tard.
L'équipe se mit en route. Pétrus tordait du nez, ce soir au bal il avait prévu d'entreprendre la Phine... Mais cochon qui s'en dédit, le voilà parti.
Alors qu'ils s'embarquaient en direction du grand plan, les gars croisèrent Ferdinand. Surpris de les trouver là, il leur demanda où ils allaient du pas si décidé. "Moissonner" maugréa Pétrus. "Tiens donc, et pour qui ?" pesta Ferdinand "Pour Dius, même qu'il nous donne 20 sous !" répondit crânement l'Aventure.
"Voyez-vous ça ?? Et moi, je vous donne 20 sous et un pot de plus par heure" lâcha Ferdinand.
"Ah ? Ben là, on fait demi tour, les copains" répondirent les gars.
Les voilà donc repartis en sens inverse. En traversant le village, ils rencontrèrent les autres journaliers en discussion avec les patrons. Pétrus, qui n'avait toujours pas le goût à la fatigue du travail s'arrêta. "Où que tu vas magnio ?" lui demanda le grand de l'Emilien d'en haut. "Pouhà, m'en cause pas, c'te bande d'affamés ils m'embarquent au pays du sourire pour 20 sous et 2 pots !!! Me faire ça, à moi, le soir du bal !!! C'est de l'esclavage !!". Malin le Pétrus, il savait bien que ça ferait monter les prix !!
Les patrons qui avaient vu venir le manège retenaient leurs offres, disant qu'il ne leur resterait que la paille s'ils acceptaient les demandes des journaliers. Les journaliers, eux, minaudaient, trouvant les prix et les avantages trop petits pour se passer d'aller au bal. Quand un patron montait son offre, les autres l'insultaient, menaçaient de bruler sa grange. Quand un ouvrier acceptait une offre, les autres disaient qu'ils lui casseraient la figure ou lui piqueraient ses sous. C'était l'impasse...
Le cinéma dura tant et si peu, jusqu'au premier coup de tonnerre.
Le brouhaha babylonien s'arrêta net. Il était là, l'orage. En quelques minutes, ce qui n'était qu'une menace commença méthodiquement les ravages annoncés. Tout le monde se réfugia en courant chez la Nanette. L'orage dura jusqu'à la nuit...
Quand les hommes sortirent du café, ils ne purent que constater les récoltes envolées et les payes perdues ... Le cœur n'était plus au bal ... Chacun rentra chez soi en silence, pleurant sur sa récolte ou sur sa paye...
Tu vois me disais Pétrus pour conclure son histoire avant d'enchainer sur la suivante, "quand patrons et ouvriers ne s'entendent plus, personne ne va plus au bal... "
Et voilà comment on déboguait 50 kg de noix sans même s'en apercevoir !
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