Le Grand Café du P'tit Commerce.

Métaphore ?

par Bill d'Isère

 

Dans ma ville, à l'angle de la rue de la Liberté et du boulevard de la République, il y avait "Le Grand Café du P'tit Commerce". Ouvert en 1789, il avait tenu jusqu'à l'an dernier.

Le nouveau patron qui reprit l'affaire en mai 2002 a bien fait ses comptes et a découvert qu'il gagnerait aussi bien sa vie en fermant son bastringue pour le remplacer par des distributeurs automatiques et des postes à essence 24/24 uniquement par carte bancaire. Le parking derrière le rade est aussi devenu payant en contre-partie de la télé surveillance. Il a même mis des distributeurs de journaux alors qu'avant on pouvait lire le canard gratuitement en sirotant son p'tit crème !

Le taulier, lui, est parti vivre sur la Côte d'Azur. A Mougins, je crois. Il surveille sa boutique par internet. Le pompiste, les serveuses et le cuistôt font la queue devant l'ANPE. Le livreur de boissons passe remplir les distributeurs vers 3 heures du matin, pour ne pas gêner les clients pendant la journée.

Le routier qui amène les carburants n'a plus droit à son ballon de blanc pendant qu'il faisait son quart d'heure de pose après le dépotage. Maintenant, il attend dans son camion, sans plus discuter avec personne.

Depuis, le quartier est bien plus calme : plus d'éclats de rire des gens qui sortent du café et même plus trop de voitures qui viennent se ravitailler là.

Les jeunes de la cité sud qui montaient jusque là boire une 8.6 et qui à la sixième tournée en réclamaient une à l'oeil ne viennent plus non plus, préférant sans doute acheter un pack à LIDL... Siils montent parfois, c'est pour faire les caisses avant le passage du livreur ou pour vider les stocks après ...

Les anciens qui jouaient à la belote sur les tables du fond en sifflant deux pots en huit heures restent désormais enfermés chacun chez soi, la main sur le fusil en attendant que les racailles des cités ne s'approchent. Remarqueront-ils que c'est les mêmes qui leur payaient une tournée hier encore ?

Les ouvriers de l'usine qui rentraient au "P'tit Commerce" lançant des "salut camarades" tonitruant, filent maintenant sur les trottoirs du boulevard de la République", tête basse, mains serrées dans les poches vers leurs soucis d'ouvriers mal payés et leurs boites aux lettres pleines de factures ...

Le Maxime et le Bébert qui étaient au comptoir dès 5 heures, de l'ouverture jusqu'à la fermeture vers minuit, vivant d'on ne sait quoi, ont purement disparu de la ville. En seraient-ils morts ?

Tandis que le Dédé, après avoir arpenté deux jours durant la nouvelle ergonomie des lieux, il a installé son sac de couchage entre le distributeur de Coca et celui de capotes anglaises, affirmant que le zinc était là et son tabouret précisément là !

Ce matin, une femme, bien mise sur elle, est venue fixer une pancarte "Commerce à vendre, Chiffre d'affaire à développer". Elle m'a dit que le proprio (dont j'ai oublié le nom) avait sur-estimer la rentabilité de ses transformations. Il est planté avec les banques, il a été mis en redressement judiciaire. Si dans les trois mois il n'a pas vendu, tout sera saisi ...

Hier soir, au bout de la rue de la Liberté, à l'angle du boulevard de la République, des jeunes ont agressé un livreur de boissons. Un retraité, alerté par un cuisinier au chômage a fait feu avec une carabine, mais c'est un clochard qui a reçu la balle en pleine tête... C'est ce qu'ils ont dit à la télé ...

Decembre 2005

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