Le Grand Cou Long

par Bill d'Isère

 

Un jour que je pestai contre mon frère, l'accusant de m'avoir volé je ne sais quel menu objet quelconque, mon oncle Pétrus qui était là me dit "méfis à té de pas accuser sans savouère, p'tit gône ! J'vas t'raconter l'histoire du Grand Cou Long. Quand c'tait arrivé, j'devais avoir ton âge. Hé oui, moi aussi, j'ai eu 7 ans !"

A cette époque là, celui qu'on appelait le « Grand Cou Long » était un grand échalas qui avait une trentaine d'année bien sonnée. Il mesurait son bon mètre quatre vingt, ce qui était plutôt rare pour l'époque. Il n'avait pas deux sous de malice. Les gens l'appelaient ainsi non pas seulement à cause de sa taille mais il faut bien le dire, à cause de sa tête de morue sèche (qu'on trouvait en ce temps là toute plate : une sorte de planche épaisse d'un petit centimètre et longue de 50 environ) mais aussi parce que cela permettait de laisser un peu la langue fourcher et de l'appeler «le Grand Couillon». Lui, fin comme le gros sel, n'y voyait pas de méchanceté ...

Le Grand Cou Long travaillait sur la place du champ neuf en bas du village, chez Célestin Monnin, le forgeron. Celui-ci avait embauché le Grand Cou Long quand son père fut retrouvé mort, écrasé par son tombereau, en voulant arrêter ses bœufs qui s'étaient emballés. Le gône n'avait pas douze ans mais il fallait bien faire vivre sa mère et sa sœur qui avait tout juste été sevrée. Le gamin n'avait plus évolué de là. Depuis un quart de siècle, il était toujours commis de forge, toujours incapable de faire mieux.

Et depuis ce temps, les traditions s'étaient installées sur la place du bas. Chaque jour de la semaine, Tintin ouvrait le grand portail de sa forge à 7 heures précises, mettait en place ses outils, tapant chaque marteau sur l'enclume pour voir si tous sonnaient bien aujourd'hui ... S'en suivait une guirlande de jurons parce que le Grand Cou Long se faisait attendre ... Vers la demie, une ombre pas plus épaisse qu'un piquet de vigne apparaissait en haut de la place répétant sa litanie matinale :"Oh nom di Diou, oh nom di Diou, c'est d'jà ouvert ! Y va m' gueuler Tintin ! Oh nom di Diou..."

Et quand, dès que le Grand Cou Long tournait l'angle du café Fournier pour pénétrer dans la cour en retrait du forgeron, le Tintin lui partait au train en brandissant son plus gros marteau en hurlant "Bon sang de bois de bon sang de bois, est ce que j'aurai la joie de voir ma forge allumée avant que j'arrive au moins une fois dans ma vie ?" le Grand Cou Long qui avait des jambes fines était bien plus rapide, si bien que le patron ne le rattrapait jamais ... Quand Tintin arrivait à bout de souffle, il s'engouffrait au café Fournier, pestant et rageant après son commis. Lui se dépêchait d'allumer la forge ... Les clients potentiels, connaissant le cinéma ne se risquaient pas à venir avant 8h, sachant que le feu serait froid ...

La matinée reprenait un cours normal. Le Grand Cou Long se prenait une engueulée chaque fois qu'il s'endormait, le cul posé sur le tas de charbon. Il faut dire que le Tintin avait le juron prolixe !

A midi, chacun retournait chez soi avec la consigne pour le Grand Cou Long d'être là à 2 heures moins dix pour raviver la forge. Mais chaque jour, à 2 heures dix, la même litanie reprenait en haut de la place, suivie de la même course autour de la place que le matin... Et à 2 heure trente, la mère Fournier posait un verre de Vieille Dauphine Orange au bout de son comptoir, verre que Célestin ne tarderait pas à venir enfiler d'un trait, en disant "c'est pas que c'est un bon à rien, mais c'est qu'il est mauvais à tout ... Mais qu'est ce que vous voulez que j'en fasse, maintenant qu'il est tout seul sur la terre ?... Pauvre gars, va"

Et oui, le Grand Cou Long avait perdu sa sœur puis sa mère en était morte de chagrin. Sa sœur, qu'on appelait la Marotte avait disparu un beau jour. Le Grand Cou Long disait qu'elle s'était jetée au Rhône, ce qui n'étonnait personne. On l'avait nommée la Marotte parce que, depuis toute petite, elle prenait des lubies. Pendant des jours entiers elle répétait sans cesse la même chose, cent fois, mille fois par jour, pendant des jours ou des semaines de suite, puis du jour au lendemain, elle changeait de sujet. On avait même fini par la chasser de l'école à cause de ça.

Alors, elle traînait le village, comme une souillon ... Puis un jour, plus de Marotte ! Le Grand Cou Long disait de partout qu'il avait voulu l'emmener promener et qu'arrivés jusqu'à la forêt de pins où il voulait poser des collets, voilà t'y pas que la Marotte était partie en courant tout droit et avait sauté dans le Rhône ... Il l'avait vue couler comme un gadin (grosse pierre)...

Depuis, plus personne ne parlait de la Marotte. La mère du Grand Cou Long n'avait jamais remis les pieds dehors depuis la disparition de sa fille. Même pas cuite, elle avait bien du chagrin pour cette gamine qui avait disparu dans sa quinzième année et qui restait sans sépulture. La mère mourut dans la même année, rongée par les chagrins de sa triste vie.

Depuis la mort de sa sœur puis de sa mère, le Grand Cou Long ne traînait plus par le village, même les soirs d'été. Le soir, après la forge, il remontait chez lui directement, il ne s'arrêtait plus chez la Nanette boire un pot avec les ouvriers du village. Il causait un peu aux gens qu'il croisait, avec toujours un mot pour les anciens qui se chauffaient au soleil sur les bancs de pierre, mais ne traînait plus ...

Mais les couche-tard le revoyaient, à la nuit, partir vers sous le mont avec un panier vide. A ceux qui lui demandaient "Alors où vas tu magnaud ? Tu pars aux champignons ? Y en a point en c'te saison!" le Grand Cou Long répondait inlassablement "J'm'en vas vouère une princesse 'vec mon panier qu'elle me remplit de trésors qu'il me faut dilapider avant d'me coucher". Tout le monde riait bien à cette explication et se disait que c'était bien le frère de la Marotte, ce Grand Couillon !

Ainsi allait la vie dans la jeunesse de mon oncle Pétrus.

Jusqu'au jour où l'épicier, le Prosper Chaudier, qui avait aussi quelques vaches, dut se lever au milieu de la nuit parce qu'une de ses bêtes n'arrivait pas à faire le veau. En ressortant de son étable, il tomba nez à nez avec le Grand Cou Long. Suspicieux comme le sont tous les commerçants, il demanda au grand goniant ce qu'il fichait là à une heure pareille. Le Grand Cou Long se mit à bredouiller qu'il allait se coucher. Il jeta quelque chose dans le roncier entre l'étable et la maison puis s'enfuit en courant ...

Le Prosper se dit que décidément, dans cette famille, ils étaient tous plus brêlots les uns que les autres et alla retrouver sa Marie sous le duvet.

Au matin, avant d'aller donner aux vaches, il regarda dans le roncier ce que l'autre fêlé avait bien pu jeter. Avec étonnement, il trouva un goye tout neuf (une serpe). Il était poinçonné des initiales "CM", comme celles que Célestin Monnin forgeait ! "Ah le salaud ! Il vole son patron !". La solidarité sainte entre artisans lui fit oublier son veau affamé. Il partit aussi sec vers la place d'en bas.

Ce matin là, en débouchant sur la place, le Grand Cou Long ajouta à sa litanie matinale "Oh bou Diou, y'a déjà un client". Il n'eut pas le temps d'en dire plus ! Pour une fois, Célestin avait couru plus vite que lui et lui fila une sacrée tannée ! Il fut renvoyé sur le champ. Il remonta chez lui sans mots dire ...

Célestin et Prosper décidèrent qu'ils surveilleraient ce voleur. Ils trouvèrent l'aide de quelques autres gars du village. Dès le surlendemain dans la nuit, le Dius, qui s'était caché dans les branches du tilleul de la fontaine d'en bas, surprit le Grand Cou Long avec son panier bien garni. L'enquête, que les hommes eurent tôt fait de conclure, démontrait qu'il avait volé une paire de pinces chez Potier et une boite de Blédine dans la réserve de l'épicerie. C'était quand même gonflé ! … et les buses de la sulfateuse que mon arrière-grand-père laissait dans sa cabane de vigne à Buinet, ainsi qu'un peloton de fil pour coudre les sacs de jute qui sortaient d'on ne sais où. ...

Le maire fut appelé à la rescousse. Malgré les injonctions, le Grand Cou Long refusait de s'expliquer. Il fut donc décidé de l'enfermer dans la cave chez Cotin. Il y passa la première nuit à pleurer. Mais dès le lendemain soir, il devint comme fou : il hurlait, tapait, tour à tour suppliant puis menaçant. Il fut décidé de l'y laisser jusqu'à ce qu'il retrouve son calme. Mais les jours passant, sa rage devenait de plus en plus violente. On le priva de nourriture en pensant que la faim viendrait à bout de sa furie. Mais rien n'y faisait !

Au bout de 8 jours de ce traitement, le maire décida de lui laisser une nouvelle chance de s'expliquer. On ouvrit donc la porte de la cave à Cotin. Dès que la porte fut ouverte, le Grand Cou Long en jaillit plus vite que l'express de St Genix sort du tunnel de la Fusa ! Il bouscula son monde et prit la descente du village sans se retourner ! Dans sa course folle, il s'empara d'une courge d'au moins dix kilos qui finissait de murir au soleil d'automne sur le mur du jardin du Blaise. Le colis enlevé à la volée ne semblait même pas le ralentir.

Les libérateurs avaient pris une sacrée longueur de retard à cause de la surprise mais ils s'étaient lancés à la poursuite du Grand Cou Long qui n'avait jamais couru aussi vite !

La grande montée qui va sous la montagne en stoppa plus d'un mais pas le Grand Cou Long qui la gravissait à grandes enjambées sans ralentir, toujours avec sa courge dans les bras !

Les plus vigoureux, malgré le coup de frein que la côte avait mis à leur course, virent quand même le fuyard prendre le sentier de la « maison du fou ». Ils ralentirent puisque c'est un cul-de-sac. Ils finiraient bien par le rattraper. Ce sentier s'enfonçait encore 500 mètres dans les bois pour atterrir devant une cabane abandonnée depuis très longtemps.

Les hommes avancèrent lentement, s'attendant à un coup fourré du Grand Cou Long. Arrivés devant la cabane, ils virent que celle-ci avait été rafistolée de bric et de broc. On entendait discuter à l'intérieur. Après une hésitation, ils entrèrent. Il y avait là le Grand Cou Long et une femme. Le Grand Cou Long leur fit face en disant avec des éclairs dans les yeux "Touchez plus à la Marotte ou je vous crève !" en brandissant un couteau. Tous reculèrent d'un pas, surpris par tant de haine dans les yeux habituellement éteints du Grand Cou Long.

Le maire, arrivé le dernier s'avança en disant "Mais enfin, Alphonse, on ne lui a jamais fait du mal à la Céline". Il devait bien être le seul à connaitre leur état civil à tous les deux ! La Céline, puisque c'était son nom lui répondit "Et ça que tu m'as fait toi, t'appelles ça comment ?" En levant une couverture, elle découvrit un corps de gosse recroquevillé sur lui, tremblant comme les feuilles d'un saule pleureur un jour de bise.

Le maire tomba assis sur les restes de ce qui dut avoir été une chaise. Parmi l'assistance, les regards remplis d'incompréhension se tournaient vers lui en se chargeant de reproches.

Toute cette drôle de clique redescendit au village en silence. Pendant que les gars expliquaient à ceux qui s'étaient rassemblés sur la place du village en apprenant la cavalcade du prisonnier, le maire disparut discrètement tandis que le Grand Cou Long ramenait la Céline et son enfant chez lui. Le médecin arriva vite. L'examen du petit, puisqu'il s'agissait bien d'un mâle, n'était pas très alarmant. Le gosse avait pris un coup de froid et n'avait pas mangé pendant 8 jours ...

Alphonse, qui commençait à se faire à l'idée qu'il avait un nom, expliqua aux curieux venus aux nouvelles que, quand sa sœur eut le gros ventre, sa mère décida de la cacher là haut pour éviter la honte d'avoir une fille-mère sous son toit. Surtout que, moitié bobètte, elle dirait à qui voudrait l'entendre que c'était le maire qui l'avait engrossée. Il venait la voir quand ça lui chantait .En échange, il fermait les yeux quand la mère ne pouvait pas payer les impôts sur les terres de feu son mari qu'elle louait au maire et qui ne payait pas les loyers ... L'indignation était déjà à son comble, mais Alphonse continuait son récit. La Céline, pour se venger des gens du village qui avaient toujours été méchants pour elle, venait la nuit et volait tout ce qu'elle pouvait dans le village.

Alphonse, le soir venu, lui portait à manger ainsi que tout ce dont elle et le gône pouvaient avoir besoin. Ensuite, il ramassait tous les objets que celle qu'il appelait affectueusement sa princesse avait soustraits dans ses maraudes nocturnes. En rentrant, il essayait tant bien que mal de rendre chaque objet à son propriétaire ... Alphonse était donc le contraire d'un voleur !

Quelques jours plus tard, les choses s'étant apaisées, se posa le problème de cet enfant qui n'avait pas de nom. L'instituteur, qui était un républicain convaincu refusa de recevoir un enfant sans nom dans son école. Il n'était pas reconnu par la République. C'est le curé, moins bêta, qui prit en charge le petit quand Alphonse était à son travail de commis de forge. Il fut décidé que Céline irait travailler à l'hospice en échange de son logement et de soins.

Le curé faisait de son mieux pour le gône, mais, malgré sa bonne volonté, il lui manquait un peu de formation pour cette mission. Par exemple, il lui apprenait à lire mais n'ayant presque que des livres en latin, le petit connaissait mieux cette langue que le français. Une fois chez son oncle, il n'y parlait que le patois ...

Pour son bien, on le plaça donc dans une institution religieuse, où il surprit tout le monde par sa maîtrise du latin. Il fut donc envoyé rapidement à Beaune où il alla travailler à l'herboristerie des Hospices.

Alphonse est mort pas très longtemps après, d'une maladie qui faisait rire tout le monde, sauf lui. Il avait attrapé la silicose, à force de dormir sur un tas de charbon !

Bien des années plus tard, au printemps, un homme très grand traversa le village en auto et s'arrêta pile devant la maison du Grand Cou Long restée fermée depuis sa mort. L'homme, un grand sec, en avait la clef. Il ouvrir tout en grand.

Le maire, qui allait sur sa 92ème année, fut prévenu de cette nouvelle et il arrivait déjà. Il s'approcha, minaudant. "Bonjour Monsieur... C'est que ça doit pas être bien propre là dedans, faites attention à pas vous salir... Vous... Vous voulez peut-être acheter cette bâtisse ?"

Le grand monsieur répondit avec une voix claire et nette "Mais je suis ici chez moi, Monsieur le Maire. Je me présente : l'état civil que normalement vous devriez représenter dans cette commune, m'a baptisé dans ma 8ème année sous le nom de Roger-Alphonse COULON, C,O,U,L,O,N sans G et le premier qui m'appelle « couillon », je lui fiche mon poing dans la figure, fusse-t-il le maire et mon père naturel !". Le maire, qui était toujours un fin politique fit semblant de ne pas saisir et demanda d'un air on ne peut plus innocent "Vous comptez vous installer ici ?". « Bien sûr », répondit Roger Coulon et se dressant encore plus sur ses ergots, « Je compte ouvrir dans cette maison même une pharmacie afin de permettre la guérison de bien des maux qu'ont les gens de ce village. Malheureusement, même étant devenu un grand pharmacien grâce, entre autre, à une parfaite maîtrise du latin que je dois à la bêtise humaine en général, je n'ai toujours pas de recette pour soigner cette bêtise".

Alors, me dit mon oncle Pétrus, avant de dire de quelqu'un qu'il est un voleur, prends bien soin d'être sûr de ne pas être plus bandit que lui...

Et c'est au moment précis où je descendais de sur ses genoux que j'aperçus cette fichue toupie qui avait glissé jusque sous le banc de pierre, devant le platane de la cour.

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