Boulevard des Italiens

par Bill d'Isère

 

J'avais une bonne quinzaine d'années, en ce dimanche ensoleillé. Tout ce printemps, le village avait connu une effervescence inhabituelle : les élections municipales se déroulaient ce jour et l'Adolph Budillon-Latour, notre maire, du haut de ses 96 ans ne briguait pas une 57ème année dans sa mairie. Il disait ne plus en avoir la force. Les mauvaises langues disaient que c'est le retour de Roger Coulon, le pharmacien, qui l'avait bien fatigué ...

A 18 heures, mon oncle Pétrus interrompit la partie de coinche dominicale en posant ses cartes sur le tapis de velours élimé. Il me dit « Tiens, p'tit gône, c'est l'heure du dépouillement et comme tu auras l'âge de voter pour les prochaines élections, on va s'en aller voir comment ça se passe. C'est bon pour ton éducation ».

On ne m'enlèvera jamais de l'idée que si je ne n'avais pas coinché ce jour là, mon éducation civique aurait attendue encore un peu ...

L'opération de dépouillement fut rapidement menée. Il faut dire que, face à la liste montée de toutes pièces par le maire sortant, il n'y avait qu'une liste de "communistes" ne rassemblant que 3 ou 4 personnes autour de l'instituteur qui disait depuis des mois à qui voulait l'entendre: "Il faut bien donner un semblant de démocratie à cette mascarade", comme pour s'excuser.

Ce fut donc un certain Gérard Lombardési qui fut élu.

Le maire sortant, pour bien montrer le passage de flambeau avec son dauphin, clama sa fierté de voir un enfant du pays prendre sa suite. Le propos se voulait venimeux envers les "rouges" menés par un maitre d'école "étranger", puisqu'il était natif de Tomérieu, … à 12 km de là.

En entendant le maire sortant, mon oncle ne put s'empêcher de lâcher: "t'as bien de l'allure Dodof, de dire que c'est un enfant du pays. T'étais pourtant pas le dernier à traiter sa grand mère de ritale !"

En redescendant à la ferme, Pétrus m'emmena chez la Nanette pour boire une rôteuse. Il s'agit d'un vin blanc pétillant, traité à la méthode champenoise que nous faisions ici autrefois. D'ailleurs, la Nanette se fournissait chez nous. Du coup, nous ne payions pas la bouteille consommée chez elle mais nous en "remettions une par dessus" lors de la livraison suivante.

Nous nous installâmes sous le mûrier en attendant que la bouteille tiédisse dans la fontaine. Le langage populaire parlait de "tiédir une bouteille" quand on la refroidissait, en opposition à boire "chaud" quand elle était consommée à la température ambiante. Une fois fraîche, elle n'était donc plus que "tiède".

Profitant de cet instant de grand calme, je demandai à mon oncle ce qu'il avait voulu dire par sa remarque au maire tout à l'heure.

Il me répondit: "Oooh ? T'a-t'on jamais parlé de l'histoire du Rital ?". Comme je répondis par la négative, il saisit sa casquette du dimanche par la visière, lui fit faire trois aller-retour d'avant en arrière sur son crâne, pour enfin la laisser très en arrière et lança sa phrase magique qui me faisait frissonner de plaisir depuis ma plus tendre enfance: "j'm'en vas t'raconter !".

A cette époque là, au sortir de la Grande Guerre, celle dont ton oncle Francisque n'est pas revenu, le village manquait de bras pour les moissons. Alors, on voyait arriver de drôles de bougres qui venaient se vendre pour trois fois rien. Les paysans du village les embauchaient en masse, même les artisans en employaient pour les mauvais travaux.

Mais c'étaient des étrangers : des Italiens, des Ritals comme on disait. Alors, on s'en méfiait quand même !

Ils arrivaient le 14 juillet, dans l'après-midi, puisque les moissons commençaient immuablement le lendemain, dès que le clocher eut sonné les 7 heures.

Immanquablement, les Italiens se soûlaient au bal du 14 et il y avait des bagarres quand ils approchaient les filles du pays. Ils avaient donc une affreuse réputation ...

De plus, une fois au travail, les Ritals passaient pour des sauvages. Ils tombaient la veste puis la chemise, n'hésitant pas à se retrouver torse nu ! Certains retroussaient même les jambes de leur pantalon, alors que les gens d'ici ne posaient jamais la chemise en public, même pas pour se faire ausculter par le docteur. Même les "Boumians" (bohémiens) gardaient leur tricot de corps lorsqu'ils se mettaient à travailler.

Ainsi, les italiens dévoilaient une peau brûlée par le soleil, ils étaient presque aussi noirs que les Sénégalais qu'on avait vus par le village entre 14 et 18. L'État-major nous avait interdit de les approcher car ils mangeaient les hommes. Mais, eux parlaient mieux le français que les Ritals.

Certains racontaient aussi que les femmes en Italie s'habillaient tout en noir avec une voilette sur le visage, comme les veuves par chez nous le jour de l'enterrement de leur mari. Mais chez eux, c'est toute leur vie que les femmes s'accoutraient ainsi et dès l'âge de 16 ans. Malgré ça, elles ont deux ou trois enfants par an. Du coup, les hommes sont perpétuellement en manque d'amour et c'est pour ça que ce sont tous des violeurs de vierges.

Avec ces bruits qui couraient par le village, il était hors de question de loger cette main d'œuvre à bas prix.

On leur laissait installer un camp de toile dans les prairies vers le marais. Le lieu en garde le nom: "le pré des longs bardeaux". Il faut dire que personne ne comprenait ce que voulaient dire les Ritals par "Je être Lombardoso"...

Une année, parmi eux, il y avait un gône (gamin) qui ne devait pas être plus vieux que toi aujourd'hui. Il avait la beauté des Dieux Grecs, mais avec les yeux aussi bleus que le ciel au lever du jour, le matin du solstice d'été. Même s'il était interdit aux jeunes filles du village de regarder ces espèces de Sénégalais presque nus, il n'en était pas une qui n'ait pas lorgné cette statue à la peau cuivrée.

Et ce qui devait arriver, arriva ! Le Milou Blachon qui avait retrouvé une rentabilité à la fabrication de charbon de bois en employant lui aussi des Ritals au tiers du prix qu'il offrait aux journaliers du pays avant que le coke ne vienne casser le marché, le Milou donc en arrivant sur son chantier du moment découvrit "Zyeux bleus" bien "entrepris" avec l'Ernestine Gauthier, la fille du trayeur de la ferme du Baron.

Ce vieux cochon de Milou, au lieu de leur donner un coup de bâton, comme on le fait avec les tayos (chiens), se contenta de se rincer l'œil en leur laissant finir leur affaire.

Par contre, si ce sacré roublard ne sortait jamais une pièce de sa poche, il n'y gardait jamais de trop sa langue. Il raconta par monts et par vaux sa découverte. Les uns le croyaient, les autres pas. Mais il fallut bien se rendre à l'évidence : l'Ernestine avait bien des nausées et les voisins affirmaient bien que les "linges" tardaient à être mis à "l'étendoir"...

Tous les bruits couraient bon train, certains affirmaient qu'une femme ne pouvait pas avoir d'enfants avec un Rital, à cause de la race qui n'est pas compatible. D'autres disaient que ça se pouvait mais que ça ferait comme pour les mules.

Puis arriva le 15 août, jour qui marquait la fin des moissons par le pèlerinage de Notre dame des Sacrifiés, sur le sommet du mont.

Comme toujours, la procession serait ouverte par les jeunes filles qui marqueront les 14 stations pendant leur ascension de la montagne. Les femmes partiront un peu plus tard et rejoindront les filles au reposoir et ainsi marqueront avec elles les dernières stations. Les hommes, quant à eux, prendront le temps de bien boire le canon puis rejoindront les femmes directement sur le sommet, sans prendre le temps de marquer quoi que ce soit !

Cette année là, à la mise en place de la procession des jeunes filles, il régnait une drôle d'ambiance. Les filles gloussaient à voix basse malgré les injonctions des nones Visitandines. Toutes attendaient l'Ernestine qui commençait à se faire trop attendre. Dès son arrivée, la mère supérieure tonna: "Toi, tu restes loin derrière ! Tu ne vas pas venir souiller les autres !". Et l'on put voir cette pauvrette d'Ernestine suivre le cortège avec trois pas de retard sur les autres. Sur son visage se lisait la honte de cette mise à l'écart. Cette configuration dura jusqu'au sommet.

Les filles et les femmes s'étaient mises, comme à l'accoutumée, sur la droite de l'autel que constituaient une planche et deux tréteaux.

Les hommes se rangeaient à gauche au fur et à mesure de leur arrivée. Seule, l'Ernestine était à l'écart …

La communion des jeunes filles se faisait dans la minuscule chapelle. Elles entraient 2 par 2 et « le père curé » leur donnait le Saint Sacrement. L'Ernestine entra la dernière et seule. Le prêtre tonna « pas toi, traînée ! ». La gamine sortit en fondant en larmes. La foule, ayant enfin la tacite autorisation du curé, s'abandonna à ses plus bas instincts. Les insultes et les quolibets fusaient de toutes parts. Même les cousins et cousines de la pauvresse étaient de la partie !

Les journaliers Italiens, qui se cachaient dans les bosquets de buis pour suivre la cérémonie à la Sainte-Vierge, sortirent de leur cachette pour s'interposer entre les premières pierres lancées et l'Ernestine qui n'avait même pas le secours de ses parents.

Le jeune aux yeux bleus s'avança en criant à la cantonade « Banda di coglione ! Non volete della mia principessa nella vostra chiesa ? lo sposerò à San Pietro di Roma ! » (Vous ne voulez pas de ma princesse dans votre église ? Je vais l'épouser à St Pierre de Rome !). Sur ces mots, il saisit la main de l'Ernestine et s'enfuit à travers l'inextricable parterre de bruyère. Personne ne se hasarda à tenter de retenir la troupe de Ritals kidnappeurs de traînée.

Les mois passèrent sans que personne n'entende plus parler de l'Ernestine Gauthier et du bel Angélo, Angelot comme disaient les gens un rien méprisant. Deux ou trois hivers passèrent là-dessus …

Un dimanche matin en un beau printemps, l'autocar qui faisait la navette avec la gare des Tronches emmena parmi ses quelques passagers un jeune couple et deux enfants : une fillette de 2 ou 3 ans et un poupon. L'homme, après avoir longuement parlé avec douceur à sa femme, vint s'installer à la terrasse du café Fournier. La femme partit seule avec sa marmaille et monta dans le village, prenant la direction des écuries du Baron.

La nouvelle traversa immédiatement le village ! « La Ritale » était de retour ! Et avec un second bâtard !

Les plus hardis des villageois firent le nécessaire pour croiser l'Ernestine afin de lui lancer quelques vilenies à voix basse …

Elle arriva chez elle en larmes. Sa mère l'accueillit à bras ouverts tandis que son père ne daigna pas sortir le nez de sous le cul des vaches …

On ne la revit que pour redescendre prendre l'autocar du soir. L'Angélo avait attendu patiemment à la terrasse du café. Il n'avait même pas déjeuné et personne ne lui adressa la parole. On put alors constater les gestes de tendresse qu'il eut pour « la Ritale » à son retour. Il fut même dit que cela en était indécent en public. Que ce fut même une honte de voir une ancienne fille du pays se livrer à pareil spectacle presque pornographique !

Ils repartirent avec l'autocar …

Le lendemain, la mère Gauthier racontait à l'épicerie à toutes les commères alentours que le hasard avait fait se retrouver toutes à la même heure en ce lieu, que sa fille était mariée convenablement, que son mari travaillait chez Mr Berliet, qu'il avait un très bon salaire. Ils vivaient dans un bel appartement de la cité Berliet avec tout le confort moderne, qu'Angélo était maintenant Français et s'appelait Ange. Ange louait en plus un grand jardin dans lequel il fait pousser de magnifiques légumes aux allures insolites. Des poivrons, de drôles de courgettes rondes, des tomates pointues et bien d'autres merveilles venant de son Italie natale.

Elle ajouta même que ce couple moderne avait décidé de ne pas avoir plus de deux enfants !

Pour les femmes présentes, elles qui attrapaient les grossesses comme la goutte au nez, cette affirmation semblait plus révolutionnaire que la tête du roi dans un panier !

Les visites des « Ritals » au fil des ans se firent un peu plus nombreuses. Ils venaient pour les Pâques et la Toussaint puis 3 ou 4 fois l'an. Les enfants, bien restés que deux, grandissaient bien. Ils étaient même venus pour quelques jours de vacances estivales. Les « drôles » (gosses) du pays avaient bien évidement l'interdiction de s'approcher de ces graines de voyou de Ritals. Mais cela n'avait pas empêché quelques cavalcades à travers le village ou les prés.

Le temps passant, on apprit que l'aînée, Marie, était entrée à son tour chez Berliet, à la comptabilité. Puis ce fut son frère, Pierre, qui fut embauché comme mécanicien.

Dans l'après-guerre, c'est Pierre qui amenait ses parents avec sa 4cv Renault, ce qui à l'époque plaçait son homme !

Quand les parents Gauthier ne furent plus de ce monde, ce fut Pierre qui hérita de la maison. Il y venait les week-end de beau temps avec sa femme et son unique fils Gérard.

Ce gamin présentait bien. Toujours proprement habillé et très poli. Lui aussi entra chez Berliet mais comme vendeur.

Il devint rapidement un des grands personnages de l'entreprise. Il fit rénover la maison des Gauthier avant de venir s'y installer. Toutes les huiles du village tournaient autour de ce grossium. Tu parles, une grosse légume au village ! Il fallait se mettre bien avec !

Le Gérard fit embaucher à l'usine Berliet tous les jeunes protégés du maire, les enfants et petits enfants de ceux qui jetaient des pierres autrefois à sa propre grand-mère …

Aujourd'hui, il ne faisait que récolter ce qu'il avait semé, le Gérard ! Ces imbéciles, à la merci du patron, ne pouvaient que voter pour lui s'ils voulaient garder leur place ! Car cette bande de bras cassés sait bien pourquoi ils sont chefs aujourd'hui chez Berliet !

Voilà comment le Dodoph qui hier méprisait la Ritale, aujourd'hui transmettait sa Mairie à son petit fils …

Quelques mois après les élections, le nouveau maire décida de mettre des noms aux rues du village. C'est ainsi que ce que nous appelions « le chemin aux biques » à cause des chèvre de la mémé Charnéron qui y divaguaient autrefois fut baptisé « Boulevard des italiens » en hommage à ces hommes venus vaillamment aider la France au lendemain de la première guerre mondiale.

Le Dodoph, en tant que mémoire officielle de la commune, nous fit un long discours après avoir dévoilé la plaque portant le nom de la voirie. Il nous parla du courage, de la force de travail de ces gens et de leur joie de vivre latine. Il nous parla aussi longuement de l'enthousiasme des gens du pays à accueillir nos amis italiens et de rappeler le sens de l'hospitalité bien connu des Dauphinois (sic).

Après ce long et émouvant discours, mon oncle ne put s'empêcher de conclure : « à la bonne heure ! Le général Boulanger et le boulanger de Fernand Reynaud qui nous jouent de concert le rapprochement des peuples ! ‘Manque plus que le père curé et vous, vous nous refaites Dom Camillo ! »

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