Au départ, j'avais pensé appeler ce texte «les briseurs de couilles » ou «sus aux aplatisseurs de glaouies » voire plus simplement «raz le cul des cons » ou peut-être même «prière de ne plus me passer les burnes au presse purée » mais finalement je pense que ces impolitesses auraient nui à l'impertinence de ce qui suit.
Du coup, comme tout en France finit en chanson paraît-il, j'ai titré «verbalisez-moi », vous comprendrez pourquoi…
Mais venons en au fait :
Ces jours derniers, une chaîne de télé nous a fait part de sa grande inquiétude car des chauffeurs routiers s'adonneraient à toutes sortes d'activités durant la conduite de leur mastodonte des routes.
A l'appui de cette info suivait un édifiant reportage-terrain durant lequel nous avons pu prendre connaissance… d'aucun fait concrètement établi. Bien sûr, le tout était étayé par de puissants témoignages absolument pas circonstanciés.
Un témoin certifiait avoir croisé un de ses confrères jouant de la guitare tout en conduisant. Il ne précise pas si le gars était gaucher ou s'il roulait fenêtre ouverte (ce que je déconseille durant l'hiver). Un autre renchérissait en avouant avoir vu des collègues jouer de la batterie (sic) ou même du piano derrière leur volant !
Je n'ignore pas que le volume des cabines de camion a fait de sérieux progrès depuis mon Berliet GLR mais de là à y faire entrer un piano, fusse-t-il droit…! Faudrait peut-être pas trop voir à me prendre pour un premier communiant non plus !
Mais vous allez voir qu'il se trouvera bien un impartial porteur de carte de presse pour recueillir le témoignage anonyme d'un routier dénonçant un camarade vu dans le sud au volant d'un camion frigorifique tout en dirigeant l'orchestre philharmonique du conservatoire de Nancy avec ses 24 bassons nous jouant la chevauchée fantastique des Walkyries, le tout bien agencé dans sa cabine !
Malgré le côté Tartufe de cette info, les Présidents des différentes sociétés d'autoroutes ont fait part de leur émotion au Ministre du Transport qui, en retour, intime l'ordre aux forces de l'ordre de vérifier l'attitude de chaque conducteur de poids lourd qu'ils auront à portée de vue et ce, quel que soit leur mission du moment.
Que je sois bien compris avant d'aller plus loin :
Je ne cherche pas ici à nier le phénomène et encore moins à exonérer de leur responsabilité les quelques encéphalo-déficients qui ont une position vraiment dangereuse au volant et ce, quelque soit le type de véhicule.
Bien sûr nous, professionnels de la route, en avons tous croisé au moins un, au moins une fois. D'ailleurs, nous nous souvenons tous du lieu, du véhicule et même souvent de la date où cela nous est arrivé. Pourtant, nous croisons des centaines, voire des milliers de véhicules chaque jour !
Alors que veut dire cette sur médiatisation d'un épiphénomène ?
Ne nous prépare-t-on pas à l'idée du camion 100% automatique, puisque finalement le maillon faible de la sécurité absolue reste cet inconscient de chauffeur, avec son piano devant les yeux ? Ou, plus simplement, ne nous annonce-t-on pas là une nouvelle vague de répression ?
Il y a quelques années déjà, ces mêmes médias découvraient avec une égale stupeur que nous étions astreints à des horaires de travail à géométrie variable. Tous, en chœur, dénoncèrent les exagérations manifestes d'une petite partie de la profession. Les journalistes découvraient ici ou là un gars ayant 18 de volant dans les pattes en 24 heures, parfois même plus.
Nous même, nous nous en émouvions et, en professionnels responsables, nous demandions des sanctions à la hauteur de l'inconscience de tels briseurs de métier.
Par la suite, les médias découvraient les principes de l'équation selon laquelle si on veut garder un rendement élevé tout en réduisant les heures de roulage, il suffit d'augmenter la vitesse. Dès lors, ils se firent le relais de records en matière de vitesse. Evidemment, certains chiffres annoncés étaient absolument hallucinants ! Alors que les camions de course se voyaient bridés par mesure de précaution, on en voyait dans la vie de tous les jours qui allaient plus vite…
Là encore, l'immense majorité des conducteurs décriait ce genre d'abus et se félicitait de voir pleuvoir des sanctions de plus en plus lourdes.
Mais voilà qu'aujourd'hui la réalité du métier c'est que dès lors qu'un routier dépasse de cinq minutes le temps de roulage maximum admit sur une journée les sanctions tombent ! C'est ainsi que des collègues dorment sur les parkings d'autoroute à 20 minutes de chez eux, les privant pour une soirée de femme et d'enfants. Certains ne peuvent plus s'offrir le petit détour qui aurait permis de passer à la maison prendre une bonne douche et un petit repas familial, procurant repos et sérénité pour le chemin restant à faire.
La réalité, c'est aussi de payer une amende et de perdre un point sur son permis de conduire, qui est aussi le permis de travailler, pour un ou deux kilomètres/heure de dépassement des limites ! Pourtant, un si léger franchissement ne relève pas de la fraude mais juste de la largeur de l'aiguille sur le trait du compteur. Et entre vous et moi, ne me faites pas croire qu'un hypothétique accrochage à 49 kilomètres par heure serait sans la moindre conséquence, alors qu'à 51 il deviendrait absolument gravissime !
Alors, permettez-moi de douter de la sincérité de l'émotion générale de cette affaire…
J'en viens à me dire que si les dépassements de plus de 8 heures des temps de conduite ont abouti à la verbalisation de ceux de quelques minutes et que la répression sur les excès de vitesse sanctionne également les dépassements de quelques centaines de mètres par heure, la vigilance réclamée aujourd'hui contre les pianistes au volant viendra rapidement à sévèrement punir le petit doigt dans l'oreille et que la main dans le sac de bombecs relèvera du flagrant délit et se révélera pointivore sur le permis !
Je me dis aussi qu'à force de multiplier les sources de verbalisation nous ne sommes désormais plus que de la graine de délinquant chronique et multirécidiviste.
C'est pour ça que je me demande s'il ne serait pas une bonne solution pour l'Etat de créer le PV forfaitaire mensuel : tout conducteur enverrait le 10 de chaque mois son chèque au Trésor Public sans même attendre l'inévitable contrôle conduisant systématiquement à la prune dressée par un agent assermenté.
Cela permettrait de réduire les effectifs de la fonction publique, comme promis, tout en libérant du temps à ceux qui restent pour effectuer les autres missions. Par exemple, on pourrait adjoindre un schtroumpf bleu par poupée ninja lors de la probable prochaine visite de l'honorable Kadhafi en France. « Un homme, une femme, cha ba da ba da da ba da ba da, cha ba da ba da da ba da ba da », ça a toujours été bon pour le rapprochement des peuples et la paix dans le monde. Même si, en la matière, on peut encore craindre quelques attentats mais seulement à la pudeur.
Oui, finalement la prune mensuelle standard généralisée n'aurait que des avantages :
nous aurions enfin un sentiment d'égalité face à la sanction, tout en ayant conscience de la hauteur de notre délinquance ;
l'Etat pourrait budgétiser sans honte cette manne financière ;
cela présente une substantielle économie des moyens de collecte ;
nous, nous perdrions moins de temps en contrôles pas toujours lucratifs pour l'Etat, représentant en même temps un gain de productivité appréciable pour l'Economie.
Alors si, vous aussi, vous voyez à la fois l'hypocrisie latente et les retours de bâton, chantez avec moi :
Verbalisez, verbalisez-moi
Oui, et tout de suite, et très vite
Sachez me repérer, me contrôler, me capturer
Verbalisez-moi, verbalisez-moi
Sans délicatesse, ni souplesse, et doigté
Choisissez bien les mots
Dirigez bien vos gestes
Ni trop lents, ni trop lestes, sur mon dos
Voilà, ça y est, je suis
Bon à plumer
Verbalisez-moi ! !
11/01/2008
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