| Carnet de bord de Février 2012 | Partager sur Facebook |
Une nuit plus tard le camion arrive et ça prend 3 heures pour le dégeler et le descendre du train. Heureusement j'avais prévu le coup et emporté un chauffage au propane que j'ai installé sous le capot, le tout bien emballé dans une bâche. Quand enfin on peut démarrer, Laurie et moi dans le camion et Steve et Cory dans leur pick-up, c'est peu fébrile que je me lance dans les rues de Moosonee à la recherche de la route de glace. Quand enfin j'aperçois la bifurcation, c'est une bricole trop tard et j'en oublie toutes les bases: au lieu de continuer, faire demi-tour et revenir, je prend large et un peu vite... et enfile ma roue avant dans le fossé caché par la neige... Pas mon plus grand moment de fierté... Steve va chercher du renfort et une pelleteuse viens nous tirer de là.
Enfin on l'entame, cette route de glace. La James Bay Winter road, ça se mérite. Elle vient tout juste d'ouvrir au trafic lourd 2 jours auparavant et restera ouverte encore un mois et même un peu plus si tout va bien... ou peut être fermée demain dans le cas inverse. On construit en hiver de nombreuses routes de glace au Canada pour atteindre des communautés retirées ou des mines. Celle-ci longe la baie James et croise environ 80 rivières sur près de 300kms. Bien que la route ne fasse que traverser les rivières (certaines de plusieurs centaines de mètres de large), elle est tout de m'eme recouverte d'eau sur sa plus grande partie, afin de créer une couche de gel pour la solidifier. Elle est bien entretenue et signalée et des machines passent régulièrement pour rajouter de l'eau, aplanir ou gratter la surface pour la rendre moins glissante aux endroits critiques. La vitesse est limitée à 50 km/h et à 30 au passages de rivières. On y croise peu de trafic, à part quelques convois (dix camions chaque) de carburant pour alimenter pour l'année les 3 communauté et une mine de diamants desservie par cette route.
Nous sommes gâté par le temps et le soleil rend l'expérience absolument magique. On traverse au début encore quelques forêts de sapins super maigres. Le ruban glacé et brillant, parfois assez étroit, serpente entre ces espèce de bonshommes sylvestres dégingandés. Plus loin c'est une autoroute droite dans une plaine verglacée. Les passages de rivière offre parfois une vue étendue jusqu'à la baie. Des petits sapins sont utilisés pour baliser ces endroits. L'autoradio crache tout notre bonheur en musique dans la cabine du plus heureux routier de la planète. Durant la plus grande partie du trajet, le camion flotte sur la glace, mais on s'habitue assez vite à la sensation et restons malgré tout très vigilant, malgré les panneaux qui annoncent les points les plus critiques.
Après 3 heures de route, nous mettons à exécution avec Cory un petit plan mis au point la veille pour réaliser le rêve de son boss: je m'arrête et demande à Steve "Shrek" de bien vouloir prendre le volant pour que je puisse en marchant identifier un bruit suspect au tracteur. Sitôt notre bonhomme installé et en route à vitesse mini, je saute sur le siège passager et lui enjoint de "foutre les gaz". J'ai peur que notre colosse ne pète une durite tellement il explose de joie. Jamais vu quelqu'un aussi heureux! Bien qu'il n'ai jamais conduit de camion autrement que dans une cours, notre ex mécano s'en sort parfaitement avec la boîte Fuller et prend vite confiance. Tellement d'ailleurs que je relâche l'attention et remets la musique à l'heure du coucher de soleil. Bien mal m'en a pris, car c'est à cet endroit que nous rencontrons la seule épingle à cheveux pas signalée du parcours. Même à 30km/h c'est encore beaucoup trop vite et nous partons créer une jolie place de pic-nic en explosant au passage une série de maigres petits sapins qui n'avaient rien demandé.
Et là pour la deuxième fois en deux heures, je crains pour la santé cardiaque de mon nouvel ami qui passe de l'extase à la plus complète prostration. C'est d'ailleurs pour lui que j'ai le plus de peine en ce moment. On se rend vite compte que bien que profondément planté dans la neige, il n'y a semble-t-il que peu de dégâts. On commence à peler pour taille une tranchée dans le mur de neige et je tente d'installer les chaînes. Une heure plus tard rien n'a bougé - on est planté sévère. Une seule voiture passe par là pendant ce temps et nous promettent d'avertir les gens qui s'occupent de la route. C'est ainsi que je fais la rencontre de mon premier "indien", un autre Steve, contremaître à l'entretien de notre piste de jeu et indien Cree d'Attawapiskat, distante de 70kms. Grand sourire, ses premiers mots sont "Welcome on the James Bay WInter Road"! Autant lui que la plupart des Cree arrivés à la rescousse par la suite on un immense sens de l'humour et n'aurons jamais arrêté de plaisanter, transformant notre cauchemar en une franche partie de rigolade.
Arrive enfin une pelleteuse sur pneus qui n'arrive pas à faire bouger grand chose. Nous décidons de tirer l'arrière du tracteur pour aligner la semi dans l'idée d'essayer de trier par l'arrière. 2 chaînes et 3 sangles plus tard, on et a peu près droit. Mais le machiniste a fini son quart et se fait remplacer par un jeune dont c'est la première journée et qui n'a tout simplement aucune idée de la façon de piloter son engin. en désespoir de cause, nous nous résignons à faire appeler un bulldozer, engagé à 3 heures de chenilles de là.
Pendant ce temps je cuisine une platée de Ice Road Pastas pour tout le monde. C'est à ce moment que débarque un vieux de la vieille dans un pick-up d'entretien des mines. Il est chargé de piloter l'un des convois de fuel qui doit être sur nous dans 2 heures. Il nous dit qu'il va nous sortir de là avant minuit et après quelques lamentables tentatives a finalement une bonne idée: utiliser l'hydraulique de la pelleteuse pour faire avancer le camion cm par cm. Il explique son plan au jeune machiniste, qui acquiesce, monte dans sa machine... et disparait dans la nuit!
Peut-être un petit problème de compréhension, mais en attendant ce malentendu ne nous avance guère. Le convoi de fuel fini par passer au ralenti et vers 2 heures du mat notre bulldozer arrive. Un petit machin riquiqui qui ne me fait pas trop rigoler et qui n'arrive guère à faire vibrer notre convoi. On se remet tous au pelles et finalement sous la peine lune arrivons à dégager suffisamment pour que le bull qui tire et ensuite pousse la semi (je vous passe les dégâts) arrive à faire bouger l'ensemble qui sort à 3h précises du matin. Inutile de préciser qu'on était tous soulagés et nous avons repris la route jusqu'au village que nous avons atteint vers 4h30.