Voici une histoire qui s'est déroulée au début des années 90.
Je viens de vider sur Grenoble et mon chef me dit :
- Tu charges pour la Belgique, et tu montes
- Oui, mais mon embrayage donne des signes de faiblesse, il faudrait que je change de tracteur (le depôt était à 3/4 d'heure de Grenoble)
- Ben, y'en a pas de dispo
- Alors donnes-moi un tour de courte
- J'ai rien d'autre à te faire faire, tu charges, et tu montes. Ca ira bien pour faire le tour ?
- Ca m'étonnerait fort
- T'as une Fuller, pas besoin de te servir de l'embrayage
- N'empêche qu'il rendra l'âme à un moment
- Discutes-pas, charges et monte.
Me voilà donc parti. Je vide sur Bruxelles et vais recharger à Huy, près de Liège.
Mon embrayage donne de multiples signes de grande, puis de très grande fatigue au fur et à mesure des kms. J'en fait part à mon chef qui me réponds "Que veux-tu que j'y fasse ?"
Je finis de recharger et attaque le retour.
Je traverse Marche-en-Famene et prends la Nationale 4 (2X2 voies) en direction de Bastogne. Il y a là, une grande côte avec un fort pourcentage.
Ca patine de plus en plus, je me dis que j'arriverai jamais à monter. Et ce qui devait arriver arriva ...
Ca fait que patiner, ça fume, ça pue, et ça n'avance plus. Je me serre à droite sur une bande d'urgence qui ressemble plus à une piste cyclable au niveau largeur.
Rideau, terminé, le Turbostar 190-33 ne veux plus rien savoir.
Je suis pas dans la merde ... Je rassemble quelques affaires et m'apprête à descendre à pied au village pour téléphoner (eh oui, les portables n'existaient pas encore !)
C'est alors que je vois arriver un grumier avec un beau F16 qui vient se garer devant moi, sans que je n'ai eu le temps de lui faire le moindre signe.
- Ca pue, t'as plus d'embrayage ?
- Ben non, je suis planté
- Faut pas rester là, c'est dangereux. La voie d'urgence est plus large en haut, j'ai une barre de remorquage et je vais te tirer
- Ca ira jamais ! T'es chargé comme une mule, et moi aussi ! T'as vu la pente ?
- T'inquiètes, ça tire un F 16 ...
Et me voilà remorqué en haut. Je peux vous dire que ça tire un F 16 !!
On est en train de ranger la barre de remorquage quand arrive un gars de chez Coing avec un 113. Il se gare lui aussi devant nous.
3 camions garés en warning, ça va devenir un parking ici !
- Salut Grenoblois (j'étais immatriculé 38) T'es en panne ?
Je lui explique la situation.
- Bon, je vais aller jusqu'au routier à Bande (si, si, ça existe un patelin avec un nom comme ça !) , je décroche et je reviens chercher ta remorque. Toi, tu décroches en m'attendant, après, en solo, ça devrait aller.
Il revient un moment après, le temps de faire 10 kms aller, décrocher, et 10 kms retour. Il accroche ma remorque, et nous voilà parti jusqu'au routier à Bande. Arrivé, on re-décroche et il reprend sa remorque. Je lui ai bien sûr payé le coup, puis il est reparti.
J'appelle mon chef et lui explique les faits " C'est fini, l'embrayage est mort, je te l'avais dit qu'il ferait pas le tour !"
La solution fut d'envoyer un chauffeur avec un tracteur sur le porte-char, à ma rescousse.
Il arriva le lendemain, les yeux morts de fatigue. On fit nos manoeuvres, et on repart dare-dare vers la frontière pour faire ma douane avant 16h, vu qu'on est vendredi ...
On est arrivés au dépôt samedi matin, à la fraîche ...
Voilà la fin de mon histoire.
Pour dire que fut une époque pas si lointaine où la solidarité et l'entraide était la règle. Pas besoin de faire de grands signes au bord de la route pendant des heures, 1 ou 2 camions s'arrêtaient d'eux-mêmes.
Pas si sûr que ça que de telles choses arrivent de nos jours, avec les heures à respecter, les portables, les rythmes soutenus où t'as à peine le temps de t'arrêter pisser pour certains.
C'était une autre époque ...