| Carnet de bord de Aout 2014 | Partager sur Facebook |
Il est toujours très important de faire une bonne première journée mensuelle d'un point de vue carnetdeboristique. En effet, c'est sur celle-ci que tombera le lecteur égaré, elle fera office de couverture, et quelque chose me dit qu'en ce mois d'août il risque d'y avoir une recrudescence de lecteurs plus où moins égarés.
Certes il y a les fidèles, les assidus, et je les en remercie. Mais on estime aussi à environ une soixantaine de millions de personnes en France et quelques milliards dans le monde susceptibles de pouvoir, un jour, pourquoi pas, tomber sur mes publications. C'est énorme. Alors applique-toi mon bon Ray, écris correctement et fais de belles photos... celles-ci pourraient illustrer par inadvertance les sites internet (officiels !) de tes anciens employeurs : Transports du Vivarais et Asotrans. Complètement par inadvertance. On se dit parfois que la honte ne tue pas ; ça se saurait.
Je m'égare. Nous sommes le 01 août, mon Dieu déjà ! C'est bientôt l'hiver. Je me réveille dans ce délicieux endroit qu'est l'impasse Malacombe à Saint Quentin Fallavier. Pas de PV sur le pare-brise : il parait qu'il est interdit de dormir ici (le gardien m'avait prévenu la dernière fois), il n'y a pourtant aucun panneau, aucun trottoir jaune, rien : une impasse "normale" avec impossibilité de faire demi-tour au bout. Mais alors pourquoi s'obstiner à venir la veille quand-même ? Et bien parce qu'avec les interdictions de circulation estivales, et le temps perdu potentiel dans les bases logistiques comme celle où je vais ce matin, mieux vaut commencer l'amplitude journalière le plus tard possible dans le but de tout simplement rentrer à la maison ce week-end. Une notion qu'un cerveau de gendarme ou de contrôleur capte généralement très mal.
Par exemple, ce matin j'ai rendez-vous à 8h et le gardien m'annonce, l'air embarrassé, "bah merde, t'amène du ED, j'ai pas de place pour décharger..."
Effectivement "bah merde..."
SAUF que je suis venu à pied et que je n'ai pas commencé l'amplitude. Dès lors il peut bien me faire attendre tout le matin s'il veut, je ne suis pas en stress.
Finalement c'est à 9h qu'un cariste très sympathique me décharge. Café, et ciao.
Je livre trois piles de palettes dans un autre entrepôt de la zone, puis je m'en vais direction Grenoble, pour charger dans la base chimique de Pont de Claix. Programme peu réjouissant, mais il en est ainsi.
J'évite de prendre les autoroutes en ce vendredi de folie Bisonfutale, je coupe à travers champs de tournesols, et j'arrive à destination juste avant midi.
Ma foi, aujourd'hui ça se passe plutôt bien : c'est peut-être l'effet "vacances", il n'y a pas grand monde, l'accueil est jovial, le cariste détendu, je n'ai même pas à poser 2 sangles par rangée de palette comme je le redoutais... tout va bien.
Je quitte Pont de Claix à 14h, puis fonce à Fontaine et Saint-Egrève, pour deux autres ramasses.
A 16h c'est complet. Je ramène tout à Jarcieu.
On décharge, on recharge. Je récupère un voyage pour l'Angleterre. En faisant les pleins je vois que mon pneu avant gauche est anormalement usé sur l'extérieur de la bande de roulement... et merde, il fallait que je voie ça maintenant ! Du coup, je me gare dans un coin et Denis, le superman du pneu poids-lourds chez Ayme-pneu, vient à ma rescousse.
Je quitte le dépôt à 20h et rentre à Mâcon en évitant l'A7.
lundi 04 août, programme plutôt pas mal, un gros tour d'Angleterre qui va m'occuper jusqu'à au moins jeudi.
Dès 4h ce matin je fuis cette belle ville de Mâcon, cette resplendissante préfecture de Saône et Loire, ce joyau de la Bourgogne méridionale, cette chatoyante citadelle, si belle qu'on croirait parfois Chalon-sur-Saône, parfois seulement.
Il y a du monde à toute heure chez les Routiers Bretons. Les mecs viennent prendre leur camion - garé entre deux menhirs -, ils jouent un peu de cornemuses, mangent une crêpe, écoutent "la tribu de Dana" (des rappeurs underground Manau), puis filent plein vent vers l'Armorique. Ma question est la suivante : Existe-t-il une entreprise de transport nommée "Les Routiers Bourguignons" dans le Finistère ?
Le temps de bourrer de force les 15 Kg de nectarines dans le frigo, ainsi que les paquets de biscottes dans les placards, il est déjà 4h30, ma journée tachygraphique débute officiellement. Direction la capitale.
Je m'ennuie ferme sur l'A6, et surtout, je ne tiens pas une forme olympique. Je retournerais bien me coucher. Je serais presque motivé à faire une première coupure passé Tournus... mais ça ne ferais guère sérieux. Alors je roule un peu en cherchant un truc intéressant à la radio, en vain.
C'est à Auxerre, sur le parking de l'Aire de "Venoy - soleil levant", que je récupère une heure de sommeil profond. Lorsque je revois le jour, c'est en compagnie des habituels qui montent sur Paris le Lundi : Becker, TDF...
Au comptoir je reconnais quelques têtes sans pour autant leur attribuer un camion, il s'agit juste de chauffeurs qui débutent souvent la semaine de la même manière que moi.
Après cette coupure ça va nettement mieux. Je prends l'A5 pour me rendre à Mitry-Mory. A 10h30 je décharge une machine chez un transporteur, cela me prend 5 minutes et me voici déjà reparti.
Direction Méry-sur-Oise. Je dois ici charger une palette, je pensais le faire en début d'après-midi mais je suis en avance : j'appelle le client pour m'annoncer, histoire que le cariste n'anticipe pas sa pause. Et je fais bien : on me charge à midi, tout le monde est content.
C'en est finit pour la France, j'ai maintenant quatre livraisons en Angleterre. Alors je monte tranquillement en direction de Calais, sur cette A16 tellement morose malgré le soleil. Le chauffeur qui roule là dessus en régulier a intérêt d'avoir le moral.
J'ai le temps, alors je choisis Myferrylink pour traverser. Une fois n'est pas coutume, les camions sont en minorité au port, Les touristes de tout poil sont venus s'agglutiner dans les travées.
Ma remorque et ses cuisseaux de rugbymen fait sensation, il y a même deux petites vieilles qui viennent me dire qu'elles sont de l'Isère ; ce qui me fait une belle jambe, presque aussi belle que mes cuisseaux beaurepairois.
Sur le bateau c'est "ambiance aoûtienne" : des gamins de partout, des Djneu's excentriques, des touristes qui photographient tout et n'importe quoi (peut-être font-ils aussi un carnet de bord ?), et, au milieu de tout ça, quelques routiers badauds à la recherche de l'espace chauffeur pour prendre une douche...
Nous arrivons à Douvres à 17H45. Je vais me poser sur le parking des Douanes.
En arrivant je me motive à vérifier le serrage des roues avant, théoriquement il faut le faire vers 150Km... Preuve que l'on m'appelle bien "Inquiet39" pour rien...
La journée se termine tranquillement ; les mouettes piaillent, les Turc bouffent à la gamelle, j'essaie de jouer de la guitare.
A l'entrée de la Maidstone Road il y a un gros panneau "interdit aux 3t", et un autre "rue piétonne". On n'a donc pas trop envie de s'y aventurer. Pourtant j'ai beau chercher un autre accès, le GPS persiste à vouloir m'y envoyer, il semble me dire "Vas-y bordel, si je te dis que c'est par là !". Je me méfie. Non seulement parce que là, pour le coup, j'entre en phase d'Inquièt39itude, mais surtout parce l'enfoiré n'en n'est pas à son premier coup d'essai : il m'a déjà envoyé dans une rue piétonne en Belgique, il m'a fait prendre un col en Italie, il m'a même fait traverser le centre de Chanas, à deux pas du dépôt... la honte.
Bref, il faut garder une certaine réserve avec le GPS. Ce matin, complètement indécis, je m'arrête demander des renseignements dans une petite zone industrielle. On me dit de ne pas aller dans cette rue, mais personne ne connait le client. Plutôt que de continuer à perdre mon temps je décide d'aller voir à pied, il y en a pour cinq minutes.
Je trouve le destinataire, c'est bien là, dans la rue interdite... et il n'y a rien pour l'indiquer. Preuve qu'il faut parfois être inspiré... et je me répète, mais le prochain qui me montre hilare une vidéo à la con sur Youtube avec un camion coincé dans une rue interdite, et ben... et ben rien, je suis un non violent.
L'entrée de l'entreprise est à peine plus large que le camion, ce qui implique une manœuvre classée hors-catégorie. Il ne me viendrait même pas à l'idée de me plaindre tellement je suis heureux d'avoir tout simplement trouvé l'endroit.
Je laisse ici ma palette ADR, je plie les plaques, et m'en vais en direction du Dartford.
Ma deuxième livraison est au Nord de Rochedale. J'ai le choix pour monter : M11, A1, M1, M6, W9, TF1... (super blague). Naïvement je me persuade que les autochtones ont déserté, qu'ils peaufinent leur bronzage écrevisse sur la côté d'Azur, en compétition avec les Allemands et les Hollandais, et que je vais avoir l'autoroute pour moi tout seul...
C'est faire preuve de beaucoup de naïveté. En choisissant la M1, suivi de la M6, j'opte pour un itinéraire des plus pénibles, truffé d'embouteillages et autres ralentissements. La galère. Je me demande au passage quel M6 est le plus pourri : l'autoroute ou la chaine de télé ?
J'ai quitté le service de Northampton pour me jeter dix minutes plus tard dans un bouchon énorme... dû à deux clampins qui se sont accrochés le pare-choc. Petites causes - mais effets démesurés.
Et puis, vers Stafford, comme si je n'avais pas assez perdu de temps, voici la VOSA qui démarre derrière moi, puis qui se poste devant avec l'enseigne "follow me" allumée...
Bingo, moi qui m'étonnais il n'y a pas si longtemps de ne les avoir jamais rencontrés.
Je ne sais pas du tout à quoi m'attendre. Concrètement, s'il veulent m'emmerder, ils peuvent : je dois bien avoir quelques excès de vitesses qui trainent sur les 28 jours, ou bien d'autres trucs à la con du genre "conduite sur une période de deux semaines avec horaire de nuit indexé sur le temps de service en rapport avec le code du travail après un repos de 45h consécutif à une amplitude de 15h... " Je reste stoïque, zen, tranquille. Peu importe, si je tombe sur des abrutis et s'il faut mettre la main à la poche ce ne sera pas la première fois...
Le moins que l'on puisse dire c'est que l'Anglais est pointilleux : on procède à un véritable contrôle technique du camion dans son ensemble, tout y passe : les feux, le poids, les pneus (neufs à l'avant... j'ai eu chaud), tout, ils contrôlent tout, y-compris le taux de graisses saturées dans les cuisseaux des rugbymen de Beaurepaire, qui heureusement sont nourris exclusivement au maïs bio.
Bien évidemment je dois aussi présenter tout ce que je possède en documents, licences et autres autorisations... et enfin on analyse mes périodes tachygraphiques à la loupe. Je reste une heure sur la plateforme de contrôle, et résultat : Rien. Si, "il manque une bavette sur le dernier essieu de la semi"... mais il s'agit d'un simple avertissement. Je repars avec tous mes sous et toute ma paperasse à ranger.
Je livre mon second client du jour, entre les murs étroits de Whitworth. Avec ces imprévus il est trop tard pour espérer faire le troisième, alors c'est tranquillement que je monte en direction de Tebay. J'y suis à 18h45, avec 9h30 de volant, comme hier.
Je ne suis pas ravi d'avoir cramé mes deux cartouches de 10h dès le mardi mais bon, je suis dans un endroit agréable, avec toilettes, douches et chili con carne...
Hier soir j'ai discuté avec un chauffeur Ecossais de chez "Cooper's Freightmaster", il était très sympa. Lorsqu'il a vu les plaques françaises il est venu me voir pour que je le renseigne au sujet de la nouvelle réglementation concernant les coupures de week-end en France : celle qui implique que le chauffeur devra aller à l'hôtel s'il coupe plus de 45h... Je ne sais même pas le renseigner, je ne sais pas s'il s'agit d'une nouvelle règle appliquée, d'un projet, d'une application imminente où d'une connerie... sachant que dans tous les cas il s'agit d'une connerie vu que presque nulle-part en France on ne peut garer un camion, et encore moins plusieurs, devant un hôtel (exceptés les relais routiers qui font hôtel, et qui se comptent sur les doigts de la main)
Bref, je n'en sais rien, mais cela a permis de discuter un peu.
Ce matin il fait un temps à mettre un Ecossais dehors ; il pleut. Je m'engouffre le traditionnel breakfast "8 items" en regardant d'un œil atterré "Good Morning Britain", le télé matin d'outre Manche, avec un faux William Leymergie accompagné à la présentation d'un mannequin Suédois faisant office de pot de fleur. Je ne comprends pas tout ce qui se raconte mais je devine que c'est à chier. Qu'importe, le petit déjeuner est bon et copieux.
Un brin de toilette dans le lavabo, à l'ancienne, et je rejoins mon camion pour démarrer officiellement la journée ; il est 8h locale. Je vide juste en face.
Mon dernier client est en banlieue de Middlesbrough. Je roule très léger et ça patine à presque tous les démarrages sur les routes détrempées de Cumbria. Il a plu toute la nuit, il tombe encore une espèce de bruinasse.
Dieu que cette région est belle. Certes il faut se taper les pires axes congestionnés pour monter jusqu'ici, mais une fois en haut, c'est tranquille. Les routes sont fluides, il y a des parkings, il y a des restaurants, et il y a surtout ces paysages grandioses, vallonnés, où pait le mouton tondu de près et marqué d'un coup de peinture sur la croupe : rouge, bleu ou vert, selon qu'il s'agisse d'un mouton supporter de Paris ou de St Etienne.
Je n'ai qu'un colis à décharger à Middlesbrough et le réceptionnaire vient encore me faire chier en me disant que je ne suis pas booké. C'était le même problème la dernière fois, à croire que personne n'est au courant que l'on vide sur RDV ici... mais aujourd'hui je n'ai qu'un fichu colis, de 60kg. Je suis à deux doigts de me le mettre sur l'épaule pour aller le jeter devant le bureau lorsque qu'un cariste vient pour décharger.
Il est 11h30, je suis vide. Je n'ai pas idée de manger après mon monstrueux breakfast, je file direct à Blyth pour recharger.
Dans mon SMS c'étais annoncé "chargement par le toit, sanglage, 23t, complet", dans la réalité c'est des palettes, chargement par le côté, 6t, reste 2m50... Suis-je déçu ? Non.
Pas de complément, ce voyage est à vider au plus tôt à Paris, je descends direction Londres via l'A1. Je n'aime pas cette route, ça roule fort, à ras les trottoirs, pas de BAU, des voies de lancement toutes petites et donc des mecs qui déboulent sans élan... je n'aime vraiment pas cette route.
Et puis, je le savais et j'avais donc anticipé une demi-heure avant la limite réglementaire des 9h, mais je galère à trouver une place potable dans les environs de Stansted. Hors de question de couper sur un pauvre refuge, à 50cm de la circulation. Certes j'ai une vie de chien, mais j'y tiens un minimum. Alors je cherche, autre chose. N'importe quoi ferait l'affaire, le mieux serait une zone industrielle avec de belles rues larges et éclairées... mais je rêve : je tente le service de Stansted, sans succès, c'est d'ailleurs pas plus mal voyant de quelle sorte les camions y sont entassés. Je tente alors la première ZI que je trouve sur l'A120... Aucune place de parking possible. Finalement j'échoue sur un pauvre parking le long de cette même A120. Je n'aime pas, mais je n'ai plus le choix : j'ai mes 9h de volant.
Hier la coupure idéale, aujourd'hui la galère.
Il est où le chiotte ? Elle est où la douche ? Il est où le café ?
Je me réveille sur mon pauvre parking le long de l'A120, je pisse contre le buisson, apportant ma pierre à l'édifice niveau infamie olfactive de l'endroit, puis je fais le tour du camion : tout y est, la bâche, les sangles, les extincteurs, les roues... c'est bon. J'attends 6h, et ma neuvième heure de coupure très confortable, je mets en route et file en direction du tunnel.
Il fait beau sur le M25 ce matin, et puis ça roule plutôt bien. Ça piétine un peu devant le Dartford mais on a déjà vu pire.
En 2h de route et après avoir doublé une ribambelle de grumeaux de l'est bien calés à 86 Km/h, j'arrive au Shuttle. Et bime : contrôle scanner. Du coup, en attente de prendre ma dose de rayons X, je vois tous ces mêmes grumeaux passer tranquillement devant moi pour aller prendre le train. Rageant.
Dans la salle d'attente du scanner il y a des clichés de camions qui se sont fait prendre, accrochés au mur : on y trouve une radiographie avec une dizaine de clandestins dans la semi, une autre avec des caisses d'armes planquées derrières des palettes, une autre avec un fusil dans la portière... et peut-être va savoir, prochainement, une radio de Volvo FH avec quatre cakes "bonne maman" planqués dans les placards du haut.
Une fois passé le contrôle j'embarque très rapidement pour la simple et bonne raison qu'il n'y a absolument personne dans les travées. Au total, je compte sept camions sur la navette qui nous amène à Calais.
10h30 me revoici en France. Je roule pénard sur l'A26, direction Paris.
Lorsqu'une radio à porté nationale consacre 2h de programme à Christian Morin et sa clarinette, c'est signe que la société va mal. Oui 2h ! Alors qu'au bout de 2 minutes on pense déjà au suicide... Il n'y a vraiment rien à se mettre sous l'oreille cet été, autre exemple : RTL diffuse tous les soirs à 20h une émission d'astrologie... où des gens d'aspect apparemment complètement normal viennent consulter une connasse pour savoir s'il est temps de changer de boulot, de bagnole, de chien ou de femme, en fonction du positionnement de Jupiter par rapport à Neptune. Non mais où va-t-on ?
A La Courneuve.
Je m'arrête manger du maïs et du maquereau sur l'aire de "Maurepas", une aire d'autoroute où les clébards sont tous très très gentils.
J'arrive à hauteur de Roissy lorsqu'un véritable mur d'eau se dresse face à moi, très vite la circulation tombe aux environs de 50 Km/h sur l'A1 qui n'arrive pas à évacuer toute cette flotte. Je suis à 14h à La Courneuve, Avenue Mermoz. C'est les vacances et ça se voit : ça roule parfaitement bien, il y a bien des types en double, voire en triple file mais ça reste fluide.
Je décharge mon complet dans une boite située d'un parc industriel pas trop tordu, et les gens sont sympas, tout va pour le mieux.
Une fois vide, à peine 20 minutes plus tard, j'écope d'un chargement complet à Compans... c'est presque les vacances.
De La Courneuve à Compans je roule une petite demi-heure, je charge dans un grand entrepôt logistique où je suis très bien reçu, où je n'attends pas, où mon chargement complet pèse à peine 3 tonnes, où l'on me paie même le café... pincez-moi je rêve !
Il y a des jours comme ça où tout va pour le mieux.
Seul bémol (et encore...) j'ai rendez-vous à 9h à Lyon demain : En partant de Compans à 17h cela ne me laisse que peu de marge, voire pas du tout.
On annonce un accident sur la N104 alors je descends via la 471, puis l'A5, puis l'A6.
J'arrive sur l'aire d'Auxerre avec 8h46 de conduite : parfait jusqu'au bout.
4h, aire d'Auxerre, rien dormi de la nuit.
Manifestement on vient de nettoyer les chiottes : ça sent la fraicheur Alpine, la cascade d'eau vive, la pâquerette, le pin des Landes à la lueur d'un jour nouveau, la rosée estivale sur la plaine du Val de Saône, et le canard WC triple action.
Sur le dérouloir à PQ et sur la porte, il y a ces messages à la gloire de Sarko, de Le Pen, du racisme et de la bêtise. Que ne faut-il pas être inspiré et courageux pour affirmer haut et fort, ici même, bien à l'abri de ces quatre murs et de ce microclimat pestilentiel, ses vindictes politico-haineuses. Non mais qu'espère-t-il l'auteur ? Que son semblable voit en lui un Che Guevara masqué, qu'il réagisse soudainement, en pleine besogne, et qu'il se dise "Bon sang, mais ce mec a trop raison !?".
Café, go.
Je descends tranquillement sur Saint Priest. Quelques touristes prévoyants sont déjà sur l'A6, ensemble nous profitons du Morvan à l'Aurore.
Je suis à destination à 9h pétantes, dans une boite où, malgré le soleil, malgré le vendredi, malgré le mois d'août, malgré tout ça, les mecs tirent une gueule pas croyable et font preuve d'une non-courtoisie déconcertante. Ma foi... moi ça va, je suis content.
Une fois vide, c'est parti pour un chargement à Andrézieux-Bouthéon. Je m'en charge avant midi. Mission suivante : port pétrolier de Givors. Sachant que c'est fermé jusqu'à 13h30, je m'arrête chez l'artisan-boulangère Marie Blachère, afin d'y acheter mon repas de midi : une pizza, un croque monsieur et un bout de tarte... aucun légume - que de la pâte, nickel.
Sur la route de Givors je croise l'ami Berliner, mais comme je suis occupé au téléphone avec camion-remorque26 je rate la photo... mon cerveau ne sachant faire qu'une seule chose à la fois. Tant pis.
Pour charger un carton à Givors, je laisse une heure de temps de service. A l'issue de cette prouesse, je pensais rentrer pénard au dépôt... et non : une dernière ramasse à Vénissieux !
Lorsque je rentre enfin à Jarcieu, un orage apocalyptique s'abat sur l'A7. Grosse pluie, gros vent, gros éclairs... on est bien au chaud dans la cabine. Naturellement la circulation en pâtit, avec au milieu quelques gros débiles en voiture, et malheureusement en camion aussi, qui talonnent, qui mettent la pression, qui déboitent par la droite ou par la gauche, jugeant anormal que nous ne roulions pas tous pied au plancher. Quelle bande de cons.
J'arrive au dépôt, ça sent les vacances pour beaucoup, pas pour moi, j'ai moult préoccupations pour la semaine prochaine...
D'ici là je rentre en voiture.
Oui, oui, oui, ce n'est plus un secret pour personne, aujourd'hui est un grand jour - (à différencier de tous les petits jours insignifiants racontés dans ce carnet de bord) - aujourd'hui je change de volant, je change de camion, de change de type de véhicule, je change de métier, je change de vie, je change de monde, je change de tout... Au mon Dieu mais que ce passe-t-il ? pourquoi ? Comment ? où ça ? Quand est-ce qu'on mange ? Il y a tant de questions et autant de réponses à fournir à mes millions de lecteurs.
Pour synthétiser je répondrais : "Bah, c'est comme ça..."
Voici comment s'est déroulée cette journée avec un début mais sans fin.
Debout à 1h30, il s'agit du début.
Jarcieu à 4h. Objectif : débarrasser mes affaires et laver. Je tiens à rendre mon camion nickel, et il y a du travail. Car mine de rien, on en entasse des choses inutiles. Exemple : des cartes routières périmées comme celle de "Klagenfurt-centre 1998" qui risque de ne jamais plus me servir, sauf si par inadvertance je m'éprenais d'une passion soudaine pour la géographie autrichienne au XXème siècle... ce dont je doute. Voici l'occasion de balancer une bonne fois pour toutes ces saloperies.
Mais il y a tant à faire en si peu de temps ! J'ai rendez-vous à 7h30 chez Volvo Valence, non pas pour récupérer ma nouvelle monture et prendre le temps de m'y installer tranquille... Pour la récupérer certes, mais au plus tôt, afin d'aller charger direct à la cartonnerie de Crest, RDV 9h-10h... la course, toujours la course...
Vers 6h je réalise que je n'aurais jamais le temps de finir de ranger mes affaires, j'aurais dû venir hier soir, dimanche, samedi, ou même la semaine dernière... j'aurais dû, j'aurais dû... Je laisse tout en plan, on verra plus tard. Je saute dans le FH de Fabrizio, et je m'en vais vers Valence.
Volvo Valence, une heure plus tard. Qui vois-je ? Alain26 ! Arrivé aux aurores pour réceptionner avec moi la version scandinave de son camion. Ca me fait plaisir, d'autant que notre spécialiste es camion-remorque est sensé être en vacances. Sympa !
Car lui sait bien mieux que moi ce qu'il faut regarder, ce qu'il faut vérifier avant de monter dedans tout content, et faire plein de marches arrière pour impressionner les gens.
Enfin, après tant de suspens, voici derrière la porte du garage, un FH4 tout gris, tout carrossé, tout prêt à rouler : mon nouvel outil de travail. Voilà... c'est la première fois que je le vois, j'appréhendais un peu, je trouve finalement qu'il a une bonne tête... Pour dire vrai, la réalité est à l'opposé de ce que j'imaginais : j'étais septique sur le rendu du véhicule, j'étais optimiste sur l'intérieur de la cabine. Concrètement je trouve le camion très réussi, malgré quelques petites contrariété comme l'absence des feux en haut, l'absence de déflecteurs, de pare-boue, la calandre noire plastique... des détails.
Mais l'intérieur, comment dire... je ne vais pas me plaindre il s'agit d'une grande cabine, mais il y a un paquet de petites déceptions comme le siège passager strapontin, les tapis caoutchouc, les plastiques, l'énorme écran digital qui ne sert que pour l'autoradio - faute de GPS...etc. bref, je ne suis qu'un enfant gâté qui trouve encore moyen de se plaindre...
Dès que j'ai 5 minutes de temps libre je prépare l'essai pour FDR... Reste à avoir 5 minutes de temps libre.
Nous faisons - toujours avec Alain - un tour avec le vendeur de chez Volvo qui nous montre le fonctionnement de la boite, du ralentisseur, du camion en général. Pas grand chose de nouveau.
Ensuite, reste à vérifier l'attelage au complet. Voir si ça casse comme il faut, voir s'il ne manque rien. Heureusement qu'Alain est là, car chez Volvo manifestement tout le monde s'en cogne... Je signe un papier, on me file une polaire (c'est de saison), un porte-clés, un stylo, une magnifique pochette et enfin l'essentiel : les clés.
Premiers tours de roues devant Alain qui n'en finit pas de prendre des photos, il est déjà 10h30, il faut que j'aille charger à Crest, mais sera après avoir payé le petit-dèj à mon assistant personnel en camion-remorque, il l'a bien mérité.
Du coup c'est vers 11h que je m'en vais pour Crest. J'arrive à la cartonnerie une bonne demi-heure plus tard, les quais sont au fond d'une impasse, à contre main, avec plein de semis décrochées partout. C'est le coup classique du camion neuf : on commence toujours par un plan foireux.
Je parviens à faire demi-tour, mais je m'y reprends à plusieurs fois faute d'avoir retrouvé les automatismes. Avec ma chance un Perrenot est arrivé juste derrière moi, et il me met bien la pression pour la manœuvre, sans pour autant venir me guider... bel esprit mec ! Une fois à quai je le vois témoigner son mécontentement en soufflant, parce que je l'ai fait attendre 5 minutes. Ensuite il tourne là milieux, en cassant à l'équerre, voire plus, faisant ripper les pneus à la limite de déjanter et tendre les flexibles au maximum... Un bon gros crétin labellisé "meilleur chauffeur" sur les portes de sa semi. Ma foi...
Mon retard n'a pas d'incidence, du moment que je vide dans la foulée à Salaise. Pour ce premier chargement je n'ai pas accès au quai. Alors je patiente gentiment dehors, en mangeant mon "tendre poulet"... c'est le nom du sandwich que j'ai acheté avec Alain.
Après ce moment de pure tendresse volaillère, je raccroche et roule tout schuss en direction de Salaise.
Autant je suis quelque peu déçu par l'aménagement général, autant je trouve ce camion ultra confortable à la conduite. Un régal, c'est souple, confortable, silencieux... mais je garde mes impressions pour les futurs essais à venir, bientôt, quand j'aurai 5 minutes, en 2016 peut-être.
Salaise, livraison foulée, à quai, cette fois-ci avec de la place.
Une fois vide j'ai pour mission de revenir au dépôt, ce qui est de bonne augure vu tout ce que j'ai à y faire. Je charge un voyage pour cinq clients en Espagne, à ras bord, c'est qu'il va falloir le rentabiliser ce camion !
Je n'ai roulé que 3h30 aujourd'hui mais je décide de me mettre en coupure au dépôt quand-même, quitte à me lever tôt pour repartir ; j'ai trop de choses à faire, il est 17h et j'en ai marre de courir.
C'est donc le grand ménage des deux camions, l'ancien - à rendre impeccable, et le nouveau livré bien crade par Volvo...
Jusqu'au soir je m'affaire, je range, je lave, je range et je lave... vers minuit je mets l'ancien sur la piste pour un ultime lavage extérieur ; vers une heure j'ai fini et je vais prendre une douche... ma coupure est bientôt terminée, du coup je n'ai plus le temps de dormir. Je me bois deux cafés et j'enchaine sur une nouvelle période.
Nuit blanche.
Nous sommes donc mardi et je descends en Espagne, sans même savoir où exactement, je descends au volant de ce nouveau camion, sans musique, comme ça, au milieu de la nuit.
Vers Montélimar je commence à être bien fatigué, je m'arrête dormir 20 minutes. Je ne repars pas vraiment plus en forme, jusqu'à Montpellier, où je m'arrête à nouveau, 50 minutes cette fois-ci. Je perds du temps, mais j'ai besoin de dormir, dans l'échelle des priorités c'est intouchable.
Sur les cinq clients espagnols, le mieux serait que j'en livre quatre. Le dernier étant quoi qu'il en soit prévu pour mercredi.
Je commence dans une biscuiterie près de Girone. Je n'ai qu'à décrocher pour vider une partie du porteur, facile.
J'enchaine sur Barbera Del Vallès, Barcelone. Le client est facile à trouver, mais il faut entrer dans une toute petite cour avec un monstrueux trottoir au portail. Je joue de la suspension tandis que perlent de grosses gouttes de transpiration sur mon front. Ce que j'ignore, c'est que les difficultés ne font que commencer. Il faut que j'ouvre les deux côtés, porteur et remorque. Pour ouvrir, pas de problème, mais pour fermer... je ne sais pas si c'est le vent, le dévers où le "made in Ardèche" mais ça merde sérieusement. J'ai beau tenter plusieurs techniques, les portes arrière de la remorque sont impossibles à fermer. Dans la galère je me coince un doigt ce qui a pour effet de me rendre complètement infecte. Le cariste vient m'aider et nous ne sommes pas trop de deux pour parvenir à aligner correctement les parois.
Inquiétant.
Je fonce ensuite chez mon client suivant, à Barcelone. Je mets la remorque à quai sans difficulté, il y a de la place.
Reste le quatrième, plus au nord, à Vacarisses. Encore un quai facile.
Il est 17h et je peux enfin me poser, tranquille. J'ai 8h45 de volant et je décide de rester dans cette zone de Vacarisses. Je n'ai que mes boites de conserve pour me nourrir mais peu importe, l'endroit est calme, je ne gène personne, je me gare à proximité d'un poste de garde et je saute dans la couchette pour une sieste bien mérité.
J'ai mis le réveil à 19h30 et lorsque ce dernier me sort du lit, je constate que mon portable a vibré une bonne dizaine de fois : un de mes oncles vient de nous quitter, je rumine cette triste nouvelle tout seul dans ma zone industrielle, et relativise quand à mes préoccupations de ces derniers jours qui ne sont finalement que bien peu de choses.
Dernière livraison à Santà Oliva dans la région de Tarragone. Je n'ai qu'un fût d'essence à décharger mais la boite n'ouvre pas avant 8h30. J'ai laissé la remorque pour décharger au hayon, l'occasion de voir si ce dernier fonctionne.
Test validé, il est 9h, je suis vide et je vais recharger dans un entrepôt de la même zone. A peine 300m à vide, voyage rentabilisé.
Je me retrouve sur une immense plateforme logistique, le mec qui m'accueille est très gentil, il demande même mon prénom pour pouvoir s'adresser à moi sans me siffler, ce qui est fort agréable. Je peux occuper deux quais, c'est définitivement parfait... le seul bémol concerne le temps d'attente, estimé à "longtemps" d'après le réceptionnaire sympa. Impossible de lui faire dire une estimation plus précise. Ma foi.
Je profite de cette attente pour prendre une douche, il y a des vestiaires très propres, il suffit juste de faire abstraction des portes de douche transparentes...
Ensuite je retourne près de mon camion en cour de chargement et fais connaissance avec mon voisin de quai qui vient se présenter spontanément : Pedro, ou Petro (difficile à comprendre vu qu'il roule les "R"). Il est Roumain, roule pour une boite Allemande et fait de l'Espagne en régulier. Il est surtout sympathique, me parle de son boulot, de son pays, de ses enfants, dans un mélange d'Italien et d'Anglais - l'essentiel étant d'à peu près se comprendre. Nous buvons le café, puis je lui fais comprendre que j'ai pas mal de choses à faire, ce qui n'est pas faux...
Finalement mon chargement ne prend pas une éternité, à peine 1h30. Je quitte Santa Oliva, Pedro, le réceptionnaire sympa et roule tout debout en direction de Figueras pour un complément.
14h, je suis à destination, une grosse usine taguée en plein centre de Figueras, il n'y a personne, c'est tout fermé, je fais 3 fois le tour mais je ne trouve rien.
Noel m'apprend que c'est fermé depuis 13h... j'ai fait au mieux, mais là c'était impossible. Ramasse annulée.
Je roule maintenant tranquillement en direction de Montpellier.
Il y a la cohue à La Jonquière, et de gros bouchons dans les deux sens au niveau de la frontière. Je ne suis pas pressé. Une fois les difficultés passées je prends même la nationale jusqu'à Narbonne, ce qui n'est pas forcément l'idée du siècle vu les nouveaux bouchons à l'entrée de Narbonne... tant pis.
Je reprends l'autoroute et m'arrête sur la Total, toujours à Narbonne. Je pense être kamikaze en décidant d'aller manger à l'Autogrill... mais finalement il n'y a que très peu de monde, ce que l'on comprend aisément vu les prix et la gueule de l'assiette.
Vivement que je finisse de m'installer dans ce camion...
Je roule jusqu'à destination, une zone logistique hospitalière au nord de Montpellier. L'endroit est bien tranquille pour une coupure devant un poste de garde, comme hier.
Un jeudi qui ressemble à un vendredi.
Avant toute manœuvre périlleuse, je vais voir à pied à quoi ça ressemble exactement. Ce n'est pas hyper large, mais on a - et on verra - pire. Je commence par mettre la remorque à quai, pour me débarrasser direct du plus difficile. La suite n'est que simple formalité.
Café gobelet, et c'est parti.
Je vais charger des palox à Maugio, chez un producteur de pomme. Il y a un léger vent et il faut nous mettre à 3 pour fermer les parois de la remorque. C'est de bon augure...
De l'avis général c'est : "bah dis-donc, c'est joli mais c'est pas pratique !". Je suis d'accord.
Avec mon voyage de palox vides je remonte à Chambalud, dans la campagne à côté de Jarcieu, chez un producteur ou plutôt : "livraison direct sur la parcelle" précise le fax. Ça sent le plan foireux... d'autant que personne ne répond au téléphone - je laisse un message et personne ne me rappelle.
Pour l'heure je monte, en compagnie de la horde d'aoûtiens qui fait la gueule à l'idée de quitter la plage pour revoir l'Ile de France, la Picarde, le Nord, ou pire... la Lorraine.
A 30 minutes de Chambalud, le destinataire me répond enfin. Il m'explique qu'il va envoyer son fils en éclaireur pour me guider. Cool.
Car effectivement, une fois dans le village il faut avoir idée de passer là où m'emmène la voiture. Si j'étais tout seul je verrais à coup sûr mes cheveux blancs pousser en direct.
Nous déchargeons comme prévu dans un champ. Le haut du camion touche les lignes téléphoniques, tout va bien.
Je passe sur les difficultés à refermer les portes de la remorque, il s'agirait d'écrire un peu autre chose dans ce CDB, le plus dur étant ici de faire demi-tour... parce que repartir tout droit "non je te le déconseille vraiment" me dit le destinataire. Bon... va pour une manœuvre dans les champs.
Jai de la chance : c'est à peu près plat, et surtout c'est sec.
Je rentre au dépôt, je gare le camion dans un coin. Noël s'est arrangé pour me faire ramener le DAF à Sweden afin que je puisse prendre mon lundi pour cause d'enterrement. Sympa Noël !
Je remonte donc avec la Swedenmobile. Je retrouve mon Suédois dans la soirée ainsi que Fabrice qui me laisse la voiture de société ; l'un finit ses vacances, l'autre les commence.
Je rentre à Mâcon à 23h.
Le camion est au quai 3, chargé, prêt à partir. Il est 5h15, je débarque à Jarcieu, je jette mes affaires dedans, je bois un jus, je fais les pleins et je me sauve.
Il y a de belles traces de pieds sur mes déjà très jolis tapis en caoutchouc, cela me mets de bonne humeur.
Je m'en vais en direction de Charlieu, Chartres, Amiens.
Grand moment de débilité en entrant sur l'autoroute : je suis sur la voie de lancement, un Pedretti se décale, je m'engage... alors que le Pedretti s'apprête à me dépasser, un type en camionnette derrière moi lui coupe la route, en passant direct de la voie de lancement à la deuxième voie. L'ami Pedretti se retrouve pleine gauche et le connard en camionnette trace sa route, tranquille.
8h40, j'arrive à Pouilly sous Charlieu. Niveau campagne profonde, Charlieu c'est déjà pas mal. Alors que dire de Pouilly sous Charlieu.
Avant d'entrer dans la petite boite où je viens livrer du carton, je vais voir à pied. On me confirme, c'est bien ici. J'entre. Et voici la connerie que tout le monde attend, l'erreur de débutant que je suis :
La cour est étroite mais ça tourne sans trop casser. Seulement il y a un léger dévers, une légère cuvette, presque rien, juste assez pour que le cul du porteur me griffe la bâche du devant de la remorque. On ne s'improvise pas virtuose du camion-remorque : j'ai bien levé le cul du porteur mais j'aurais dû descendre pour voir. J'aurais, j'aurais... facile après coup. J'étais déjà préoccupé par cette histoire de flèche qui balaie sous le hayon, il va falloir l'être d'avantage... car cet ensemble est tout sauf un 4x4 : le moindre dévers et ça accroche de partout. Je n'ai pas fini de me faire des cheveux blancs. D'ici deux mois je ressemble à Catherine Lara.
Je vide par le côté, et j'étudie une manière de fermer les portes de la remorque sans faire appel à un ami, ni au 50/50. Pas facile. Mais j'entrevois peut-être une manière d'opérer... il faudra voir chez les autres clients, car pour l'heure j'enchaine, je pars pour Chartres.
Sur la RCEA je croise Samy et son joli DAF Asotrans, pas le temps de dégainer l'appareil photo...
Comme je suis parti sans rien ce matin, ni dans le ventre, ni dans le frigo, je m'arrête manger au centre routier de Bourges, tel le chauffeur normal, attablé avec des collègues normaux, dont les assiettes d'entrée débordent de tout ce que propose le buffet : crustacés, charcuterie, salades, beurre, cornichons, pain... un repas normal.
Je mange en 45 minutes et je continue mon ascension. RDV "avant 17", j'arrive à 15h30 dans la plateforme logistique de la ZA de Chartres, je galère un peu pour me mettre à quai à contre-main entre deux grosses bordures, mais ça passe. 10 minutes pour vider, 40 pour contrôler, je m'en vais.
J'aimerais trouver un endroit pour faire mes courses, là, à Chartres, mais je ne trouve pas. Il parait qu'il y a un centre commercial tout près, c'est le cariste qui me l'a indiqué... mais je ne vois que des McDO, des Buffalo, des KFC et autres restaurants gastronomiques. Je tourne, je perds mon temps, je finis par abandonner : direction autoroute. Je roule jusqu'à l'aire de Chartres où je m'arrête avec 8h50 de volant. Je vais m'acheter deux bouteilles d'eau, le minimum, puis je reviens me faire une soupe au camion.
"Douceur d'épinards" la soupe la plus virile de chez Knorr.
Hier j'ai voulu vérifier le serrage des écrous, en bon paranoïaque que je suis. J'ai donc sorti la trousse à outils Volvo, l'officielle, celle qui est livrée avec le camion... et là, stupeur : qu'y a-t-il à l'intérieur ? UN TOURNEVIS ! Rien d'autre ! Certes il s'agit d'un tournevis multi-têtes mais quand-même !? Jusqu'à présent Volvo fournissait le marteau, les pinces, bref le minimum. Il n'y a même pas de quoi enlever mes caches-écrous alors comment est-t-on sensé faire en cas de panne ? Comme pour les plastiques, comme pour les équipements de série, on a revus les choses à la baisse pour le FH4...
Volvo a eu la bonne idée de caser les clés de roue sous la calandre, et la mauvaise idée de ne plus rien fournir d'autre comme outils.
Programme d'aujourd'hui : Amiens. Ce matin je me réveille à 5h20, en retard, mais c'est presque volontaire : j'ai RDV à 8h pour vider et un rechargement prévu à 11h dans la même zone ; si j'arrive un peu en retard pour vider, je serai juste un peu en avance pour recharger, ainsi je réduis le risque de cramer bêtement mon amplitude.
Il me faut contourner Paris en ADR, ce qui me rallonge l'itinéraire d'environ 20 minutes, je monte ensuite via Roye, le centre routier préféré de Phil26, avec celui de Mâcon... notre webmaster est fan des vieux centres routiers BP.
J'arrive en retard, comme prévu, le réceptionnaire s'en fout - il n'était même pas au courant de l'existence d'un RDV.
Une fois vide je recharge dans un entrepôt de la zone nord, j'arrive en avance, comme prévu, et je passe directement à quai. Tout fonctionne comme prévu.
Sauf que le chargement en vrac prend du temps. Temps auquel il faut rajouter la pause de midi... ce qui m'amène tranquillement à 14h, c'est à dire 3h30 plus tard.
La cour est pleine de camions polonais, lorsque je me suis présenté à l'accueil on a été surpris de voir un Français.
Il y a aussi un chauffeur Allemand avec qui je bois le café, vachement sympa, nous établissons une espèce de conversation au sujet justement de ces Polonais... qui ont renvoyé les LKW-fahrer au placard en Allemagne.
14h30 je me sauve, direction Lyon via Paris - au cas où il y ait une bricole qui traine pour occuper les 1m70 de plancher vacant.
Vu l'heure et la période de l'année je choisis cette fois-ci de couper via la A3/A86, je passe presque sans encombre. Toujours rien pour compléter, je continue à descendre via A6, tranquillement, avec la radio et les Grosses Têtes comme ultime distraction, je ne trouve rien de mieux.
J'aimerais m'arrêter faire des courses, chez Cora Auxerre par exemple, mais j'ai laissé trop d'amplitude à Amiens, il faut que j'avance si je veux faire le maximum réglementaire.
Du coup je roule jusqu'à Beaune, je finis sur le grand parking du "centre routier" de l'aire d'autoroute... je découvre pantois que l'établissement est fermé, "tout le mois d'août" précise une pancarte, où l'on peut aussi lire "pour vous restaurer il y a l'autogrill". J'ai déjà fustigé cet endroit dans mon CDB, je ne peux que confirmer... ils n'ont qu'à fermer toute l'année, il n'y a rien ici qui ressemble à un centre routier.
Quelques chauffeurs restent les bras balans là devant, l'autogrill est à l'autre bout, très loin, et sans doute rempli de touristes, ce qui démotiverait le plus affamé des chauffeurs routiers.
Pour ma part je me rabats sur une vieille boite de sardines, assortie d'une vieille boite de cassoulet... C'est la gamelle version précaire sur le parking du "centre routier".
Seul le parking en lui même vaut la peine de s'arrêter ici.
7h, je marche en direction de la station Total avec mon sac de douche. C'est loin, mais ça fait du bien de marcher un peu, à la fraiche... voyons le côté positif.
Douche très propre, c'est agréable, puis café-gobelet devant les présentoirs à bouquin pour touristes en mal de distraction. C'est qu'on en vend de la saloperie pour occuper les gens en voiture... alors que bon, regarder les camions par la fenêtre est la distraction qui m'apparait la plus évidente ? Non ?
7h45, décollage pour Lyon.
J'arrive deux heures plus tard chez mon client. Au bureau on m'indique le quai 19, j'y engage la remorque tant bien que mal... lorsque c'est quasiment bon, la porte du quai 18 s'ouvre et un mec m'interpelle : "hé ho, c'est ici qu'il faut se mettre ?!"
Bordel... obligé de reprendre ma manœuvre à zéro. Le quai n'est pas des plus difficiles mais il y a des bordures en béton étroites, pas de marquage au sol, et un camion garé devant qui m'oblige à casser franchement l'angle. Bref... t'en chies Inquiet39 ? Oui.
Je fais connaissance avec mon voisin de quai, un ancien (il roule depuis 1975 (!) - je n'existais même pas), aujourd'hui à l'exploitation chez JTF et de temps en temps au volant pour les remplacements.
Je suis vide à 12h30 et je reçois une déferlante de SMS : 3 ramasses, à organiser comme je veux. Quel bonheur de connaitre son programme à l'avance ! Cela permet de tellement mieux anticiper... aujourd'hui par exemple, je sais d'avance que je n'aurai ni le temps de m'arrêter manger à midi, ni le temps de faire des courses : mes trois chargements étant à ramener au plus tôt à Jarcieu pour compléter d'autres chargements.
Certes dans l'absolu je pourrais prendre le temps... dans l'absolu on peut toujours faire plein de chose. Donc je fonce.
Première ramasse à Genas. Il n'y a quasiment personne à quai sur cette plateforme de messagerie d'ordinaire très fréquentée. Je me paie le luxe d'y mettre la remorque à l'un des endroits les plus merdiques, dans l'entrée, avec peu de place devant. Je dois bien l'avouer, c'est aussi parce que j'ai un peu la flemme de descendre décrocher.
Je charge 8 palettes et je me sauve.
Direction Romanèche-Thorins, tout près de chez moi. Je charge dans une tonnellerie et j'arrive pile au mauvais moment : juste derrière un complet de tonneaux en vrac à décharger. Je suis contraint d'attendre, pas le choix.
1h. Puis vient mon tour de me mettre à quai.
Dernier chargement à Pontcharra, chez les transports Bonnard.
Cette boite me fascine. Il s'agit d'une parenthèse temporelle dans notre monde moderne : la moyenne d'âge du parc doit flirter avec les vingt ans, les quais ressemblent à des vieux entrepôts de la Sernam, les mecs y utilisent tous des transpalettes manuels... rendez-vous compte ! Ils chargent et déchargent en levant les palettes manuellement et en les tirant pour les déplacer, on voit ça nulle part ailleurs de nos jours, sauf peut-être en Biélorussie. Le chef du quai est le seul sur un chariot élévateur. C'est parce que c'est le chef.
Et dire que je chipote sur la qualité des plastiques de mon FH4... un petit stage chez Bonnard en Eurotech, et je verrais la vie autrement !
Concernant cette qualité des plastiques, je me permets quand-même d'écrire que le plastique du volant est tellement rêche qu'il m'abimerait presque les mains : encore quelques manœuvres et je vais finir par avoir de la corne.
17h50, déjà ! J'ai bouclé mes ramasses, je descends au plus court à Jarcieu : Lyon, Fourvière, A7. Je reçois 3 ou 4 SMS en route, signe qu'on m'attend de pied ferme.
J'arrive à 19h30, je me mets à quai quasi du premier coup, ce qui est toujours bon à prendre pour la confiance ; à plusieurs nous déchargeons les tonneaux en les faisant rouler, on se croirait dans Donkey Kong le jeu le plus génial de tous les temps, après Duke Hunt.
Coupure au dépôt, je m'occupe à peaufiner ma monture, notamment en graduant l'intérieur des caisses, en récupérant des outils d'arrimage, une échelle... bref, je m'occupe.
J'avais bon espoir de me lever à 5h pour laver, tranquillement, à la fraiche, à une heure où personne n'attend derrière, à une heure où l'eau ne laisse pas de trace calcaire sur la carrosserie... mais non, j'ai éteint le réveil pour 1h30 de rabe. Du coup, à 6h30, il n'est plus question de laver. Douche, café avec Durdur, je me prépare à aller charger à Saint Maurice l'Exil.
Alors que je suis sur le point de partir, un Laffond entre dans la cour, il vient décharger. Je ne suis pas forcément pressé, alors je propose à Stéphane de m'en occuper.
Il est donc déjà 8h lorsque je quitte Jarcieu pour aller charger des tuyaux de chaudronnerie.
Il fait beau, pas de vent, je vais pouvoir ouvrir les côtés sans craindre de me prendre une porte derrière la tête, de me coincer un doigt, ou de faire du kitetruck (c'est comme du kitesurf mais avec un camion).
Le mec qui me charge et dont j'ai oublié le prénom est très sympa. Il faut dire que débouler avec un tel camion chez les clients, ça facilite le contact. Tout le monde me demande et pourquoi, et comment, et combien... j'essaie de ne pas faire le malin, surtout lorsqu'il y a d'autres chauffeurs, histoire de ne pas passer pour un gros connard gâté prétentieux...
Je retourne à Jarcieu pour ressortir une partie du chargement et réorganiser l'autre. L'occasion de voir avec Nico les problèmes de fermeture des panneaux de la remorque... verdict : passage chez Jarjat à prévoir impérativement.
En espérant qu'ils ne m'immobilisent pas le camion 3 semaines ! Je ne veux plus conduire de semis ! C'est bien trop facile ! Moi je suis un conducteur de camion-remorque, un vrai !
Et voilà... je suis devenu, là, en direct, un gros connard gâté prétentieux.
Je dois aller charger dans le 73 et si je veux laver, il faut faire abstraction du repas de midi. D'autant que l'opération n'est pas des moindres : c'est qu'il y en a des recoins, des jantes alu et des poignées de portes... Sans être dérangé il me faut environ une heure. Alors qu'est-ce que ce sera lorsqu'un Alain ou un Phil26 viendra me raconter sa vie à côté ?!
14h, c'est parti. Je coupe à travers champs pour aller charger de la peinture près des Abrets.
17h, remorque complète, porteur quasi complet, je n'ai plus qu'à rentrer sur Mâcon, tout doucement, tout calmement, dans le flot des vacanciers aoûtiens parfois pénibles avec leur science de la route.
Si j'essaie de ne pas être un gros connard gâté prétentieux au volant de mon camion, certains en voiture ne font visiblement aucun effort...
19h30, parking des Routiers Bretons, fini.
Le désormais classique départ du lundi minuit, celui qui permet de garder de l'amplitude jusqu'à 15h et de pouvoir rouler le samedi, celui qui a renvoyé le départ du dimanche 22h (et sa petite sieste de 2-3 heures) aux oubliettes. Vivons tendus, vivons heureux.
Une fois n'est pas coutume, je monte dans le 44.
Cette fois je pars "à jour" : j'ai de l'eau, du pain, du chocolat et de la compote en quantité, je peux enfin reprendre ma vie de bestiole associable.
Avant de démarrer je me paie un café au distributeur des Routiers Bretons, comme si j'étais moi-même un routier Breton, d'ailleurs en partant vers la RCEA, en direction de Nantes, ça le fait d'autant plus... Reste à savoir si Nantes est en Bretagne, une question qui passionne les foules.
0h09, c'est parti. Jean-Claude Ameisen me parle d'enchantement et d'illusion via des podcast de son émission géniale : "Sur les épaules de Darwin". Je roule tranquille en direction de Charolles, en direction de Chevagnes, en direction de Bourges, de Tours. Il n'y a pas grand monde sur la RCEA. Il n'en faut pas moins rester vigilent : entre les animaux noctambules et les conducteurs qui aimeraient bien l'être - mais qui somnolent, le danger n'est ni enchantement, ni illusion.
Pour ma part, ça roule bien, ça roule fort. Aucun obstacle à l'horizon, si bien qu'en 4h26 je roule jusqu'à l'aire de Tours, moi qui visais simplement la Shell de Bourges. Suivant le programme c'est nettement mieux, cela me permet de viser 9h de volant avec une seule coupure. Mais c'est suivant le programme...
Je suis en avance, j'ai rendez-vous à Nort-sur-Erdre, sur un chantier de Supermarché, à 9h. Du coup je m'autorise une bonne heure de sommeil, suivi d'un café au bar de la station où nous sommes trois clampins à siroter notre jus, les cernes sous les yeux, sans nous parler.
Je continue. Le jour se lève : sale temps, ciel tout gris, bruine, vent.
Je sors à Ancenis et comme un imbécile je me fie au GPS sans trop faire gaffe : il me fait partir à gauche, alors que c'était bien mieux à droite. J'avais bien regardé la carte mais sur le coup je ne tilte pas. Il s'agit d'une de ces logiques étranges propres à chaque GPS, cela consiste à choisir un itinéraire à la con une fois de temps en temps pour mettre un peu de piment dans les carnets de bord. Aujourd'hui je constate vite que je me suis trompé... reste que je perds une dizaine de minutes bêtement.
J'arrive à Nort-sur-Erdre à 9h pétantes, comme prévu.
Livraison sur le parking d'un SuperU en plein centre ville. Je suis obligé d'entrer par la sortie, c'est le seul moyen possible, et je vois déjà des gens s'offusquer avec leur caddie... ils s'imaginent surement que je débarque comme ça, comme un gros bourrin, simplement pour faire mes courses...
Nous vidons les longueurs et je me sauve vite avant d'être coincé sur le parking, il y a un flot de vieux et de vieilles qui débarquent pour acheter leur pain, et on dirait qu'ils se sont passés le mot pour se garer dans les endroits les plus gênants du parking.
Je parviens à sortir de justesse, en prenant cette fois-ci le rond point en sens inverse... faute de mieux.
Deuxième client dans la foulée, à Vertou, banlieue nantaise. Je mets la remorque à quai, pas trop mal, ça progresse.
Il me reste alors 45 min de volant pour faire 9h. Je reçois une ramasse à 40 minutes d'ici, dans la campagne direction Saint-Brévin-les-Pins. Je tente.
J'arrive dans l'usine de dalles à 11h30. On m'annonce que la marchandise à déjà été chargée. Du coup en attendant une suite à cette énigme, je me gare sur le bas côté, car c'est de circonstance et je suis obligé de faire ce jeu de mot : j'ai la dalle.
Stéphane me renvoie un autre numéro de commande et je peux charger. Malgré le vent, je maitrise à peu près la fermeture des portes latérales de la remorque, là aussi ça progresse.
Je finis cette journée en coupure devant l'usine, pénard, aucun voisin, vue sur un champ de trèfle, parfait.
Comme il faut bien raconter quelques galères quand-même : je constate que dans mon frigo les radis, le fromage et les mirabelles ont congelé... car le compartiment droit du frigo est en fait un congélateur. Génial. C'est quoi cette idée ? Pourquoi un congel ? A quoi ça sert ? Encore, s'il y avait un micro-onde ou un four pour décongeler... mais là ? Complètement inutile. Je me retrouve avec un demi-frigo beaucoup trop petit, plein à craquer, et un demi-congel vide, inutile. Ça fait parti des bizarreries de ce nouveau camion.
Temps tout pourri pour cette coupure, il pleut sans relâche. Je ne sais pas comment c'est possible mais je découvre, au moment de sortir pisser, ma chaussure gauche remplie d'eau dans le marchepied... encore une bonne surprise ! Il faut vraiment que je me couche...
Il semblerait que la pluie nous accorde une trêve. Toujours devant mon usine d'hier, je me réveille et je vais boire un café au distributeur. "Oui c'est encore moi", "oui je suis toujours là", je me sens un peu obligé de me justifier.
Je discute un long moment avec un type qui m'apprend tout de l'histoire de la dalle en béton, de Neandertal à nos jours, ce qui ne manque pas de me passionner. Il est sympa, me paie un autre café, et j'en viens à me demander s'il a un travail ici, ou si comme moi il est en coupure ?
Je me renseigne auprès des clients suivants pour savoir quand démarrer officiellement, le but étant de ne pas partir trop tôt pour l'amplitude.
Du coup j'ai bel et bien fait une 24h... Il est 13h et je m'en vais en direction de Donges.
Mon premier chargement concerne des fourches de chariot élévateur, à prendre à la raffinerie de Donges. J'appréhende le protocole, n'ayant pas l'intention de mettre mes chaussures de sécurité trempées. Finalement ça passe, les mecs sont décontractés, on me paie encore le café. C'est "l'effet nouveau camion", j'ai l'impression d'être nettement moins insignifiant qu'avant, en débarquant avec chez les clients : on me pose des questions, on me félicite, on me paie le café... Bon sang les mecs qui roulent en camion décoré doivent être considérés comme des VIP.
Deuxième chargement du jour, et non des moindres : Port d'échouage de Pornichet. Il s'agit de matériel évènementiel que Sweden a monté lundi dernier. J'aurais aimé venir y faire mes 24h de coupure, là, à même la plage, pour pouvoir faire des pâtés de sable... mais ne rêvons pas. L'endroit est facile à trouver mais l'ultime manœuvre est du genre très compliquée. Heureusement, François et son équipe me guident : je prends un rond point à l'envers pour reculer à ma main, entre les pierres, et me mettre en place sans même gêner les plaisanciers. Durant cette manœuvre où je m'en sors plutôt très bien (soyons modeste), il y a ce mec à gauche qui me regarde faire, l'air très intéressé. Je m'attends à ce qu'il m'annonce qu'il me connait via FDR - comme si j'étais une véritable stars -, mais non, il m'annonce qu'il est moniteur de camion école, qu'il voulait filmer pour montrer à ses élèves, mais qu'il n'a pas osé. Quel honneur ! Je lui avoue, qu'il y a quand-même une bonne part de chance dans le bon déroulement de cette marche arrière, mais il me félicite.
Une manœuvre bien maitrisée et je suis tout simplement content. Parfois ça m'arrive.
Nous chargeons le matériel, toujours dans la bonne humeur, je fais la photo souvenir de l'endroit (ce n'est pas tous les jours que l'on vient à la plage en camion), et je m'en vais direction Rhône-Alpes.
Ce tour de Bretagne limitrophe s'achève et je me recale sur l'A85, l'A71, puis la RCEA, pour redescendre tout debout jusqu'à l'Ave Maria où j'échoue avec 9h52 de volant. Nous sommes mercredi matin et la journée s'achève.
L'Ave Maria est un endroit qui mérite de s'y arrêter. Aujourd'hui je regrette qu'il soie 1h30 trop tôt pour manger, mais je profite allègrement de la douche très propre. Je suis tellement enjoué que je me paie ensuite une "formule petit-déjeuner" au bar, le genre de truc que je ne fais jamais. A mes côté ça cause remaniement gouvernemental, ça cause pour dire pas grand-chose et personnellement je n'ai strictement rien à apporter au débat, je me concentre sur mes tartines, résigné, taiseux, désintéressé, inintéressant. Quel beau portrait de moi-même.
Je démarre à 10h40 pour aller à Charantonnay, 38. J'arrive à 11h40 avec le maigre espoir qu'on me vide avant midi... "Non, on va bouffer" m'annonce le cariste. Dommage, j'aurais essayé.
Le fait est que j'ai 3 clients à livrer, et le dernier m'attend au plus tôt.
Le cariste revient à 13h, enlève les palettes une à une et part les ranger à l'autre bout du parc. C'est long.
Je repars de Charantonnay avant 14h et fonce en direction de Chavanay. Je dépose mes fourches à la hâte et fonce illico en direction de Crest pour décharger le plus gros, le lot de matériel événementiel.
16h, je suis sur place : soleil, bonne équipe, bonne ambiance... il y a des livraisons comme ça qui sont très plaisantes. Et puis je réussis à nouveau une très belle manœuvre pour mettre la remorque à quai : tout va bien.
Je récupère 15 Kg de sable sur le plancher du porteur et de la remorque, il doit y en avoir le double dans les interstices, pour bien faire il faudrait nettoyer avec une souffleuse, mais j'ai pas.
Vide je retourne à Jarcieu, en passant par les cases boulangerie et boucherie qui sont accessibles dans la zone des Auréats ; j'ai une soudaine envie de m'acheter un bout de pâté.
Il y a des pulsions comme ça que l'on ne peut contrôler.
Toute ma bonne humeur retombe comme un soufflet lorsque j'arrive au dépôt : alors que j'étais en confiance je fais une manœuvre bien pourrie pour mettre la remorque à quai en 4 ou 5 fois, devant le chef qui doit se dire "bah putain c'est pas encore ça..."
Allez, restons positif, Alain26 ne s'est pas fait en un jour.
Nous chargeons avec Franck, 3 clients pour l'ouest (environs de Marmande et de Bordeaux), complet et plutôt lourd, ce qui me fait opter pour un itinéraire A7-A9 dont la principale qualité est de le pas avoir trop de dénivelé hormis cette saloperie de Grand Bœuf où les flics rabattaient du routier pas plus tard que cet après-midi.
Je fais mon plein et je me sauve.
Descente tranquille en rattrapant de temps à autre un camion limité à 80 ou 85, suivant sa vertu éco-responsable.
Il m'est inutile de rouler plus de neuf heures. Je passe Mèze avec 8h30, sans m'arrêter, il faut que je roule encore un peu pour ne pas faire bêtement 45 minutes demain matin avant ma première livraison.
Alors je roule, et comme je le redoutais je ne trouve plus de place.
Plus de place jusqu'à l'aire de Narbonne Vinassan, 9h22 de volant, fin de la période. J'échoue sur le nouveau parking en épis, garé à contre-main.
Il est 1h15, journée finie. Alors que j'entame mon repas du soir résumé à un bout de pâté et un bout de fromage, il y a ce gros gars tout nu qui s'exhibe dans sa cabine, pile dans mon champ de vision. Il est là, par la fenêtre, je n'arrive pas à déterminer ce qu'il fout exactement, il regarde le bitume sans relâche, songeur, et torse nu. D'autant plus bizarre à cette heure avancée.
Calsina Carre, Carrion, je suis entouré de roumano-espagnols. Avec une bavette "lecitrailer" au cul de la remorque, j'ai moi-même des airs de faux Espagnol et je me fonds dans le paysage.
Je n'ai pas tiré les rideaux et c'est la chaleur qui me réveille ce matin. Seuls quelques camions restent sur le parking, dont celui du gros gars tout nu. C'est incroyable : son occupant continue, comme à 2h du matin, à se pencher par la fenêtre pour regarder le bitume, torse nu. Il semble passer le temps comme ça...
Il est des comportements plutôt imprévisibles...
Je vais boire machinalement un café chez Total, je suis mal réveillé. Tandis que je profite de mon gobelet et du soleil sur le perron de la boutique, un couple de hippie, baba cool, punk-à-chien ou je ne sais quoi, se met à chanter du Manu Chao - lui jouant de la guitare, elle souriant aux corneilles. Devant eux une pancarte avec inscrit : "Perpignan/Espagne". Heureusement je vais vers Toulouse. Ils ont tellement l'air non-violent qu'on dirait un sketch, une parodie de Kad et O, un truc dans le genre...
Je retourne du côté routier de la station, là-bas, tout au fond. Le gros tout nu se décide enfin à partir, toujours torse-poil même derrière son volant... J'imagine une seconde le tableau s'il se décidait à prendre les deux chevelus en stop.
9h de pause et c'est reparti. Direction Marmande.
Entre Narbonne et Toulouse on mesure à quel point les automobilistes sont cons et individualistes : tous dans le cul les uns des autres, sans aucune distance de sécurité, tous ayant le réflexe spontané d'accélérer tant que possible lorsqu'un camion ose mettre le clignotant, pour ne surtout pas lui laisser la politesse...
Certes je généralise mais j'ai quand-même l'impression que le niveau moyen baisse... les gens conduisent de moins en moins bien, du moins c'est dans l'esprit que ça merde : il y a un "chacun pour sa gueule" qui tend à se généraliser. Soyons courtois bordel ! Chantons du Manu Chao en souriant aux poubelles, donnons-nous la main et marchons ensemble vers un monde meilleur plein de gros gars tout nu.
Mon premier client à Marmande est une espèce de plateforme chimique située dans un endroit improbable, au milieu des champs. J'ai été bien inspiré de téléphoner pour que l'on me confirme l'accès.
Je vide à quai : un peu du porteur, et un peu de la remorque, répartition des poids oblige nous avons divisé le lot. Le cariste est un ancien, gentil, qui ne parle pas beaucoup. Je réorganise mon chargement puis j'attends la fin de ma coupure : une demi-heure qui me semble une éternité, j'ai juste envie d'enchainer plutôt que d'attendre bêtement pour rien.
Reste des emballages pour un domaine vinicole dans le porteur, et des big bag pour un paysan dans la remorque.
Je vais chez le paysan en deuxième. Il m'explique l'accès au téléphone, puis me demande combien mesure le camion... ce qui n'est pas pour me rassurer.
Blasimon, c'est le nom de la commune, près de La Réole. Je comprends très vite la question au téléphone en arrivant sur place. Il s'agit d'une ferme, ça je m'y attendais, mais dont l'entrée est bordée de deux grand arbres qui compliquent bien les choses. Je sors à pied pour étudier ça de plus près... et franchement je n'arrive pas à jauger si ça va passer ou pas. En semi je dirais non, mais là... peut-être. Il y a du monde derrière et je bouche tout : je décide alors de tenter, sachant qu'il y a une cour pour faire demi-tour au bout.
Comble de malheur, ça ne rentre pas... du moins ça pourrait rentrer, en force, mais il est hors de question de frotter le tilleul. Je me retrouve "cassé", à même la route, et lorsque je descends voir à pied ce que je me cache l'angle mort, l'automobiliste de derrière me harangue et balance un : "bah c'est bon ça passe là !"... je vais le voir, je prends ma voix ma plus grave, et mes yeux les plus noirs, façon Schwarzenegger pour "Sarah Connor ?"... je lui réponds simplement "Je connais mon métier, ok ?".
Bon sang quel gros balaise je fais, quelle impression l'espace de trois secondes, je m'épate moi-même !
Je ressors comme je suis entré, et nous décidons de décharger dans le champ d'en face. Champ dans lequel je rentre au millimètre, d'où je me demande comment je vais ressortir.
Tout le monde est là, l'exploitant, son père, son grand-père, il y a même la grand-mère avec les gamins... tous autour du camion en train de faire des "bah bon dieu c'est qu'il est grand c't'engin..."
Bah bon dieu mais j'aimerais bien qu'on s'active, j'ai un autre client derrière.
Premier big-bag, Je sens le paysan hésitant en maniant la fourche de son tracteur... et bime il se trompe de sens d'inclinaison, le sac finit pare terre, percé car il s'est accroché au camion en tombant. J'appréhende les dégâts... mais non, rien sur le camion, je suis juste au top de mon stress.
Pour les 16 autres, je redouble de recommandations et de guidage, on finit par s'en sortir tant bien que mal. J'abandonne déjà l'idée de décharger le troisième client ce soir, j'aide à pelleter pour ramasser la tonne d'engrais par terre, puis je ressors du pré via une manœuvre hors catégorie devant mon petit public, dont la grand-mère qui a l'œil qui brille devant un tel événement.
Drôle d'aventure, entre la tentative d'entrée, le sac par terre, la sortie improbable, et le souci permanent de ne rien abimer...
J'appelle le troisième au cas où, mais non, on m'indique que ça ferme, mais que je peux venir passer la nuit à quai si je le souhaite. Cool.
Le chef m'a annoncé un domaine, il s'agit en fait d'une chocolaterie, au beau milieu du Médoc, à Margaux dont le célèbre château produit l'un des plus prestigieux breuvages qu'il existe en ce bas monde.
Wikipedia m'apprend qu'Ernest Hemingway aimait tellement le Château Margaux qu'il a nommé une de ses filles Margaux (et non Margot). C'est dingue. Un peu plus et la pauvre s'appelait Pouilly-Fuissé Hemingway... Ouf.
Hier soir, pour m'égayer l'esprit, j'ai fait un tour à pied à la découverte du village. Le moins que l'on puisse dire c'est que ça sent la tune à plein nez : des châteaux à tous les coins de rue, et pas moyen de trouver une boulangerie ! Certes j'aurais pu diner un mi-cuit de foie gras arrosé de la cuvée 1981 à l'auberge du château, mais j'ai préféré faire plus sobre : plâtrée de ravioles à la gamelle, avec égouttage par la fenêtre du camion et dégustation à même la casserole. Restons simple.
Ce matin j'ai du mal à me motiver, d'autant que je ne connais pas encore mes ramasses. Je traine donc jusqu'à ce qu'un employé vienne présenter sa tronche devant le pare-brise, tout sourire. "Tu viens vider des emballages ? Tu peux te mettre à quai ?"
C'est demandé gentiment, je m'exécute, démarrant officiellement de la même manière cette journée de vendredi.
Blouse, charlotte, sur-chaussures... on ne retrouvera aucune micro particule de Ray dans le chocolat de Margaux. J'aide le cariste en lui amenant les palettes au tire pal manuel... avec l'espoir secret qu'il me remercie d'une boite de chocolat fin ; je suis calculateur. Que dalle ! Une bonne poignée de main et ciao bonne journée.
Me voici vide, pas pour longtemps : une première ramasse arrive, deux machines à charger dans une entreprise de levage, à Bordeaux ; prévu 13h30. Ayant démarré mon amplitude je prévois d'y aller avant, mais je fais d'abord étape au centre routier pour la douche et le café.
10h, je suis chez mon client, "Le numéro 1 du levage" d'après les pancartes qui tapissent l'entrée. Avec un cariste pas franchement habile nous chargeons les pièces. J'essaie de tout surveiller, mais je ne peux pas non-plus monter sur le chariot à sa place... et lorsqu'il se trompe en avançant au lieu de reculer, juste après avoir posé un des éléments, je ne peux que m'arracher les cheveux. : Le numéro 1 du levage vient de laisser une trace sur une des barres qui protège le réservoir. Bordel ! Et en guise de justification il me sort impunément : "bah y'en aura bien d'autres...". J'ai une soudaine pulsion meurtrière.
Prend soin de ton camion les caristes se chargent de l'abimer.
Deuxième chargement : Nersac, tout près d'Angoulême. J'arrive à 12h45, je fais une belle manœuvre, et je charge direct.
Il est 13h, j'enchaine : direction Saint Martin le Pin, Dordogne, Limousin, Périgord, France profonde. En voyant les routes sur la carte je préfère contacter le client. Ce dernier me rassure, c'est apparemment bien fléché.
Alors je roule serein, en pleine campagne, seul, bien. La route est belle, les villages sont pittoresques : des vieilles pierres, des champs de Tournesol, quelques virages, c'est parfait.
L'usine est effectivement perchée dans un endroit improbable, on y accède en marche arrière entre des palettes et le mur du bâtiment, il suffit juste de sortir une nouvelle reculade de haut vol.
C'est le patron qui me charge, puis il entame une discussion interminable, sur le transport, l'industrie, la France, sa grand-mère... je n'arrive pas à l'arrêter malgré quelques "Bon ben..." signe que j'ai quand-même envie de partir.
Il est 15h30 et je n'ai plus de ramasses à faire. Je m'en vais en direction de Mâcon, en passant de la Dordogne à la Haute Vienne, toujours sur ces petites départementales bordées de troupeaux de limousines. J'aime me retrouver là, sur ces routes, je les garderais bien jusqu'à Mâcon mais je rattrape déjà la N21. Arrive alors Limoges où Drazick m'envoie une volée d'appels de phares, puis c'est l'axe Guéret-Montluçon-Moulins, le classique avec ses lignes droites et ses camions de l'est... la balade bucolique est terminée.
Merci la RSE : pour une demi-heure de trop je n'ai pas le droit de rentrer à la maison ce soir ; je m'arrête donc passer la nuit à Moulins pour ne pas me torturer l'esprit à dormir effectivement à 30 minutes de la maison, spéciale dédicace à tous les contrôleurs qui me lisent par centaines et qui me verbaliseront peut-être un jour sous prétexte que je n'ai pas respecté un truc à la con.
Courir toute la semaine, depuis lundi 0h, pour se casser les dents le vendredi à 30 minutes près, il faut vraiment avoir la foi.